C’est l’histoire du Neuhof, la cité chaude de Strasbourg, célèbre pour le record des voitures brûlées à la Saint-Sylvestre. C’est l’histoire d’un jeune d’origine congolaise (RDC, Brazzaville). C’est un témoignage émouvant de l’histoire de toutes les cités.
La déjà légende d’Abd al Malik raconte l’aventure de tous ces adolescents qui se cherchent au milieu d’un monde sans pitié où la problématique de l’identité vient cogner celle de la pauvreté et de la délinquance. Sous toutes les formes possibles, de façon implicite ou explicite, le film interroge aussi le rôle de la famille et des proches dans le processus d’individuation.
Un film très inspiré
Le film démarre avec des images saturées de sons qui nous plongent directement dans l’ambiance très électrique de tout son déroulement. On est surpris de le découvrir en noir et blanc. La Haine version 2.0 ? Abd al Malik expliquera que sa mise en scène très singulière de la cité est aussi un hommage au cinéma. Il a appris de Mathieu Kassovitz évidemment, mais aussi d’autres géants du 7e art chez qui il a nourri sa passion et puisé son inspiration : Marcel Carné, Visconti ou Éric Rochant.
La douceur de la voix off rendant compte des tribulations de la vie intérieure du héros, fait un écho silencieux aux cris et aux injures de la cité. Les immeubles du quartier apparaissent à l’écran, magnifiquement esthétisés par une caméra qui fait du Neuhof une citadelle imprenable dont les murs sont à franchir dans les deux sens. Les préjugés et les exclusions ne viendront pas à bout de cette réalité qui effraie. Le cinéaste traverse l’intimité de ces gladiateurs des temps modernes par des séquences qui disent leurs craintes, leurs émotions et tous leurs dilemmes existentiels. Abd al Malik peint avec pudeur et par petites touches le tableau d’une cité qui peut engloutir une jeunesse désœuvrée flirtant avec l’argent facile, la drogue et même le crime.
La culture et la musique, planche de salut de l’adolescence
Au travers l’objectif de celui qui est né au Neuhof, la cité rayonne et se dresse fière, majestueuse, imprenable. Strasbourg défile également par petits bouts. Le centre-ville, la Cathédrale, le Lycée Fustel de Coulanges, le Palais Universitaire, la Petite France, les pelouses du Parc de l’Orangerie. Tous les recoins de la ville participent de ce dialogue avec Régis le romantique apprenti-caillera devenu celle d’Abd al Malik. Les lieux disent les tournants successifs de cet adolescent que la réussite scolaire ouvre à la culture, à la philosophie, et à un avenir hors des frontières de la banlieue.
À la Laiterie dont on aperçoit quelques images en début de film, un concert sera le tremplin de l’histoire de Régis. Pourtant le Slam et tous les textes de cette poésie moderne qui disent la souffrance et la solitude du soldat de plomb, ne suffisent pas.
Allah a-t-il sa place en France ?
Régis né catholique croise l’Islam. Il s’appelle désormais Abd Al Malik. Il découvre le soufisme par une jeune femme riante joyeuse et amoureuse. À l’instar de cette branche très universaliste de l’Islam, Abd al Malik parlera de décloisonnement des différentes populations françaises, de créer du lien et de faire entendre un langage commun à tous dans le respect et la tolérance de chacun. Ses mots rassurent sur le devenir d’une religion qui effraie parfois les Français. La France est un pays merveilleux, riche de ses différences et d’une population qu’il est désormais criminel et ridicule de laisser à la périphérie. Si certains d’entre eux sont en quête de spiritualité et de croyance, ce n’est pas pour se couper du destin national, mais pour explorer une voie de salut qui les rapproche de tous les Français. Qu’Allah bénisse la France !
Même si Abd al Malik reconnaît qu’il vaut mieux avoir affaire à l’Islam qu’aux musulmans, il s’agit de guérir un rapport devenu pathologique, fondé sur des préjugés et alimenté par des peurs irrationnelles.
La mosquée du Neuhof apparait en gros plan comme un point de repère. En filigrane, le rôle essentiel des femmes, la prof de philosophie qui propulse Abd Al Malik en hypo khâgne, hippocampe dira sa mère, et Nawel, l’amoureuse marocaine aimant la vie à plein rire et qui l’initie au soufisme. En filigrane encore, le machisme rétrograde signant une organisation sociétale où le combat inquiet pour la liberté de conscience a décidé que la femme sera la dernière libérée.
La vision engagée d’un homme de l’intérieur
C’est de l’intérieur de la vie de la cité et de la bataille des rappeurs, ainsi que de sa foi en un Islam modéré et pacificateur, qu’Abd al Malik construit son scénario à la manière dont il a reconstruit son moi morcelé par les traumatismes de la cité. C’est à partir de sa perception interne de l’écartèlement de l’individu et de sa difficulté à exister hors d’un système en conflit depuis trop longtemps avec la loi, que le réalisateur nous donne à voir l’émergence d’un sujet qui se défait de ses stigmates, de ses répétitions.
Au bout de son parcours initiatique, il pourra accepter, désirer même, l’idée d’être aimé et de se faire aimé, hors la fureur du destin sociétal et du mot de son oncle, comme un proverbe : — c’est comme ça ici, on aime la France et elle ne nous aime pas.
Le rideau tombe sur la salle des mariages de la mairie : Abd al Malik et son épouse se sont juré fidélité comme ils ont promis de ne jamais trahir cette France qui les a vus grandir en leur donnant la chance de la liberté de conscience.
« On ne doit pas se sentir étranger dans son pays et notre pays c’est la France », déclare Nawel.
C’est face aux moulures de la mairie de Strasbourg que le jeune couple dit oui à l’amour et à la France. Si chacun le veut vraiment, demain sera meilleur pour tous les Français, tel est le message d’Abd al Malik.
En bref : Un film à voir, simple et émouvant sur la quête d’identité d’un adolescent de banlieue qui déploie des forces particulières pour trahir son destin; une esthétique qui transforme les étapes de ce parcours initiatique en un véritable hommage à la cité; une belle leçon d’espoir et de tolérance.
