Danse « Delhi » de Ivan Viripaev, mise en scène tout en intensité par Gaëlle Hermant

Gaëlle Hermant présente au TGP, après des retards dus à la crise sanitaire, sa mise en scène de la pièce de Ivan Viripaev : Danse « Delhi ». Elle brille dans la restitution de la construction dramaturgique d’un texte sur la peur de la mort, de la douleur et de la vie.

La pièce sombre du russe est peu montée. On se souvient, en 2011, de l’excellente partition de Galin Stoev, à la Colline. La pièce est composée de sept brèves anecdotes autour du même thème et de ses variations. Dans la salle d’attente d’un hôpital, six personnages perdent un proche et se découvrent une difficulté à dire et à souffrir la perte. La pièce puzzle distribue et recombine les rôles. L’histoire se relance à chaque annonce d’une mort. Chez Viripaev, le genre théâtral est mouvant, l’identité des personnages y est plurielle. Et l’on retrouve ce qui fait Tchekhov ou Gogol : l’interpellation par les personnages d’un dieu toujours rassurant et d’une administration procédurale mais indispensable.

Un hors champ total

Gaëlle Hermant n’a pas à rougir de la comparaison avec Galin Stoev. Elle nous invite dans la salle d’attente déshumanisée d’un hôpital russe. Le mobilier est banal, connu, froid. Cette salle d’attente, endroit de passages, non lieu par excellence est rejoint par un labyrinthe de cloisons opaques. Derrière ce dédale de couloirs, on imagine le hors champ, celui des chambres de malades et des couloirs où l’on souffre, où l’on meurt. Prise au piège dans ce méandre de panneaux,  une musicienne (précieuse et talentueuse Viviane Hélary)  scande les actes. Tout concourt à nous placer au centre d’une intrigue sans lieu, d’un vertige de hors champ total .

Dans ce non lieu, six personnages défilent et se rencontrent. Il y a l’ infirmière incarnée par Kyra Krasniansky ; la comédienne y est surprenante, elle figure autant l’ange de la mort, l’administration froide que la petite boutiquière mafieuse d’un marché noir de l’information médicale. Jules Garreau défend le personnage du mari Andrei ; il est épatant de sensibilité. Marie Kauffman parvient à faire vivre la femme de Andrei, Olga, mélancolique, autant suicidaire qu’habitée par une envie de vivre. Manon Clavel propose une partition criante de réalisme dans le rôle de la maîtresse Catherine, tandis que Christine Bucher et Laurence Roy, deux immenses actrices, finissent de construire un récit dense, complexe, parfois drôle. 

Une analogie édifiante

Les six êtres s’interpellent, se heurtent, se rejoignent, s’interrogent. Catherine, ex-danseuse de ballet, s’est rendue en Inde, où, sur un marché, elle dit avoir découvert toute la misère du monde. Elle s’est alors brûlé la poitrine avec un morceau de fer chauffé à blanc pour partager cette douleur. À partir de cette situation, elle a créé une danse, Danse Delhi, dont tout le monde parle comme d’un moment de grâce. L’histoire indienne sert d’analogie à nos vies. À partir de cette anecdote véridique ou pas, la pièce traite de notre rapport à la douleur, à la mort des êtres qui nous sont chers, à notre propre mort et enfin à l’apaisante sublimation dans l’art. L’intelligence de Gaëlle Hermant aura été de planter dans un décor irréel une intrigue si réelle, et de raconter cette danse Delhi fantasmatique à des êtres si proches de nous. La pièce n’ennuie jamais, elle édifie toujours. 

Optimiste en ces temps de manifeste wok, de confrontations narcissiques et autres symptômes identitaires, la pièce souffle une fraîcheur et revient à l’essentiel. Nous sommes tous mortels, aussi débarrassons-nous de nos sentiments de culpabilité, lâchons prise et dansons maintenant. 

Danse « Delhi »
Pièce en sept pièces de Ivan Viripaev
Mise en scène Gaëlle Hermant

Théâtre Gérard Philipe
59, boulevard Jules-Guesde
93 207 Saint-Denis Cedex

16 oct – 22 oct. 2021

Durée : 2h