La Cerisaie d’Anton Tchekhov mise en scène Tiago Rodrigues

A la suite de sa création dans la cour d’honneur du festival d’Avignon 2021, la singulière mise en scène par Tiago Rodrigues de la Cerisaie de Anton Tchekhov débarque à L’Odeon, théâtre de l’Europe. Dans une salle réduite la puissance du geste se déploie.

L’année 2022 voit advenir de jolis événements. La création de Tiago Rodriguez de la Cerisaie de Anton Tchekhov vient enchanter la grande salle du théâtre de l’Odeon, et en septembre, Olivier Py remettra les clés du festival d’Avignon à son successeur : le même Tiago. Tiago Rodrigues connaît bien Avignon. En 2015, il y crée le sexy Antoine et Cléopâtre ; dans un genre très différent, en 2017, sa finesse et sa justesse apparaissaient dans Occupation Bastille et de By Heart. Il sera le second artiste, après Olivier Py, à diriger l’institution créée en 1947 par Jean Vilar. Pour la première fois, un européen occupera le poste.

La Cerisaie est une pièce essentielle ; elle est majeure lorsqu’elle raconte avec netteté le moment de rupture dans les chroniques d’une civilisation qui accède à la modernité; elle est aussi, car elle raconte au plus près l’histoire d’une famille piégée par cette rupture, une pièce intimiste. La mise en scène de Tiago Rodrigues à la création au Festival d’Avignon en 2021 se noyait dans l’espace trop grand de la cour d’honneur du palais des papes. Le valet de famille Firs au final s’allongeait au milieu d’un interminable parvis échouant à figurer une demeure familiale abandonnée par ses anciens propriétaires dépossédés. La création à l’Odéon rend à la pièce son aspect intime.

La Cerisaie est le nom d’une propriété où l’élégante Ranevskava (Isabelle Huppert) et son frère ont passé leur enfance. A son retour de Paris, Lioubov Andreevna Ranevskava doit se rendre à l’évidence. Il faut vendre le domaine et, avec lui ce verger à cerises qui en fait le raffinement, la beauté et la célébrité à travers la Russie. Lopakhine, ancien serf devenu marchand, l’achètera. Il en abattra les arbres pour construire des résidences hôtelières, comme si pour lui ancien serf, posséder cette Cerisaie exigerait à en détruire la beauté.

Ainsi, en 1904, Tchekhov met en scène la fin du monde aristocratique et l’entrée triomphante d’une classe d’entrepreneurs. Il raconte ce que Karl Marx n’avait pas prévu: le renversement de l’équation possédant-possédé, la porosité des classes qui se moque de la lutte des classes, la primauté du commerce et des services sur l’industrie. Ce renversement chez Tiago Rodrigues n’oublie pas qu’il est aussi un naufrage. Le rock band qui accompagne le récit se veut coryphée, en même temps que le chant annonciateur de la modernité, mais il est aussi l’orchestre d’un Titanic qui sombre.

Isabelle Huppert est une diva, un phénomène théâtral. Elle est une désormais Lioubov patrimoniale. L’actrice donne tout. Elle rend compte d’une Lioubov faussement légère, un peu folle, sombre, suicidaire aussi telle que la voulait Tchekhov, mais elle est aussi forte d’un optimisme volontaire, d’une sensibilité qui nous mobilise. La comédienne incarne de tout son être une Lioubov nostalgique et blessée, sautillante à la pliure de celle qui veut savoir et de celle qui ne veut rien en savoir ; elle est bouleversante. Et inoubliable.

Tchekhov est déjà très malade lorsqu’est créée au Théâtre d’Art de Moscou La cerisaie qui sera sa dernière pièce. Le grand Stanilasvki, professeur d’art dramatique en sera le metteur en scène. Il écrira au créateur de la Mouette : La Cerisaie est votre meilleure pièce. Je m’y suis attaché encore plus qu’à notre chère Mouette. J’ai pleuré comme une femme. Je vous entends dire que c’est une farce, mais pour un homme simple c’est une tragédie. Pourtant, Anton Tchekhov assénera jusqu’à son dernier souffle, il meurt quelques mois après la première, que La Cerisaie est une comédie.

Tiago Rodrigues a exaucé les voeux d’Anton Tchekhov en fabriquant une Cerisaie délicieusement drôle, une farce philosophique et sociale telle que l’avait rêvée l’auteur. Adama Diop, prodigieux, défend un émouvant Lopakhine subtilement drôle. Lorsqu’il appelle le souvenir de son père et de son grand-père tous les deux serfs, frappant d’un pied lourd le plateau, son émotion ébranle la salle. Et lorsque face au public, sourire aux lèvres et agençant son costume, il annonce le dernier acte, le moment est à la grâce et à l’humour.

À l’instar de David Geselson, formidable, qui interprète un éternel étudiant à la fois clairvoyant -il veut que la Cerisaie soit vendue- et clownesque, gauche et empêtré.

À l’instar du merveilleux Tom Adjibi qui joue le drolatique comptable Épikhodov, surnommé mille malheurs qui embauché par Lophakine, survivra au renversement .

À l’instar aussi des fabuleux costumes qui concurrent à cette mise en acte des mots de Tchekhov. Comme sortis de l’univers d’un film d’Almodovar, ils sont aussi esthétiques que joyeux.

Bravo à Tiago Rodrigues , il aura réussi à assurer le spectacle tout en restituant le message de l’auteur et sa volonté. C’est précieux.

La Cerisaie

d’Anton Tchekhov

mise en scène Tiago Rodrigues

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