Simon Grangeat (T.I.N.A., une brève histoire de la crise), a écrit un texte incisif et édifiant sur la puissance de l’apprentissage. Les deux comédiennes qui le défendent y sont formidables.


L’apprentissage

Tana est une victime. Elle ne veut plus être une victime. Elle veut être, tout simplement.

Tana était venue à l’apprentissage comme on entre en religion, sans goût ni dégoût, avec seulement la nécessité chevillée au corps. À la fin de l’été, elle avait quitté la maison de la mère. Désormais, elle vivait sous le toit de son employeuse, payant son gîte de ses mains, besogneuse, soumise de bon gré aux heures longues, aux piqûres d’aiguilles, au labeur sans fin du tissu à dompter, d’un lexique à intégrer.

Il fallait oublier la mère étouffante, comme un poison qui lui rongeait l’âme. Et puis, lentement, l’hiver passa, et avec lui la peur. À force de couture, de fils tirés, de points repris, elle se redresse. Apolline, l’amie fidèle l’aide à tenir bon. Dans la répétition des gestes, Tana se fortifie. Un jour, elle se sent prête. Elle ne craint plus l’ombre maternelle.

Elle la défie. Le conte est métaphorique. couturière, brodeuse, tisseuse elle raccommode son histoire.

« Apolline. – C’est toi qui a brodé ça ? C’est fou.

Tana. – Ça te plaît pas ?

Apolline. – Bien sûr que si ! C’est énorme ! Tu as dû y passer des heures !

Tana. – Des heures de silence et de paix, oui.

Apolline. – On dirait de l’or.

Tana. – C’est des cannetilles. C’est une sorte de spirale en métal.

Ma patronne m’a confié son matériel. Pour que j’apprenne.

Apolline. – Des serpents sur sa tête.

Tana. – C’est pour mon dossier. Je dois montrer ce que je sais faire.

Apolline. – Les yeux révulsés.

Tana. – Ça fait pas un peu trop ?

Apolline. – Ça te va bien. Ça fait classe. Ça fait peur aussi…

On dirait une tête de Méduse.

Tana. – C’est une tête de Méduse. Les serpents sur sa tête ! J’avance, maintenant. Il n’y a plus intérêt à se mettre en travers de ma route ! Sinon, pétrification ! »

Le début du chemin d’émancipation

Les mots de la mère avaient été un poison, un fil invisible qui l’étranglait. Mais cette fois, ce ne seraient plus ses mots qui percute sa chair – ce serait la rigueur de l’apprentissage, le langage précis de la couture et de la broderie, un savoir-faire qui, point après point, la détache du passé pour la propulser vers un avenir.

Un jour, sa tutrice lui remet une paire de ciseaux. Ce ne sera pas un simple outil de métier, mais l’arme de son émancipation. Avec ces ciseaux, elle coupera le fil qui la retenait prisonnière, ce cordon ombilical imaginaire qui l’avait faite déchet du narcissisme maternel. Elle trancherait dans le vif, elle se libérerait.

Sur scène, les deux comédiennes donnent chair à cette lutte. Louise Bénichou incarne avec une vérité saisissante le combat de Tana, ce combat des mots sur un corps meurtri, et puis le lent travail de reconstruction par le geste, par l’apprentissage, par la répétition obstinée du savoir. Et puis il y a Apolline, ( talentueuse Alizée Durkheim-Marsaudon) l’amie radieuse, tourbillon de vie et d’énergie, née sous une étoile plus clémente, et qui, par un mélange de culpabilité, de tendresse et par un besoin irrépressible d’exister autrement, veille sur Tana. Elle veille comme veillent ceux qui savent leur chance et qui, d’instinct, cherchent à réparer un peu du malheur des autres.

Le texte est brut, sans concession, et pourtant traversé d’une poésie poignante. On ne s’ennuie pas une seconde. Il y a dans cette heure de théâtre quelque chose d’éclatant.

L’Infâme c’est une histoire de liens. Ceux qui blessent. Ceux que l’on arrache. Ceux que l’on tisse de ses propres mains, pour se construire enfin, libre et debout.

Broder sa propre méduse symbole d’émancipation.


De : Simon Grangeat

Mise en scène : Laurent Fréchuret

Avec : Louise Bénichou (Tana) & Alizée Durkheim-Marsaudon (Apolline)

Voix off : Flore Lefebvre des Noëttes

Assistante à la mise en scène : Louise Foret

Son : Pierre Lemerle

Studio d’enregistrement : Nova Pista, Les Lilas

Directeur de production : Slimane Mouhoub

Vidéo : Pierre Grange

Durée : 1h

Soyez le premier à lire nos critiques et contributions

Nous ne spammons pas ! Consultez notre politique de confidentialité pour plus d’informations.

Laisser un commentaire

En savoir plus sur L'Autre Scène (.ORG)

Abonnez-vous pour poursuivre la lecture et avoir accès à l’ensemble des archives.

Poursuivre la lecture