Jean-Baptiste Barbuscia imagine un spectacle étonnant autour de L’Étranger d’Albert Camus. La pièce sera programmée au OFF .
C’était un matin de printemps comme un autre. La lumière tombait en biais sur le tableau noir. Le mot était écrit en lettres droites, sans tremblement : L’Étranger. Un professeur seul dans une salle vide, en avance peut-être, en retard sûrement, comme s’il cherchait dans les plis du jour une raison d’être là, face au silence des absents. Il connaissait son sujet. Trop bien probablement. L’habitude avait remplacé le doute, et pourtant quelque chose vacillait en lui, une cravate trop serrée, un regard trop long sur les lignes blanches du tableau. Il ressemblait à Meursault, cet homme sans pourquoi, et cependant il tentait, malgré lui, de transmettre un sens.
Elle est entrée. Tard, mais seule. Marie. Non pas celle du roman de Camus, mais une autre. Vivante, insolente, entière. Elle portait un carton à dessin comme on porte une arme. Elle a regardé le mot au tableau et l’a corrigé d’un geste vif : L’Étrangère. Un E comme une gifle. Elle n’accusait pas, elle interrogeait. Où sont les femmes, monsieur ? Pourquoi ne pleure-t-on pas les absentes ? Le professeur a répondu, maladroitement : « C’était ainsi. » Mais le monde n’est plus ainsi. Et peut-être ne l’a-t-il jamais été.
Alors a commencé une sorte de duel. Une enquête, à la manière des Grecs, où la vérité n’est jamais donnée, mais tirée, mot à mot, du silence. Le roman s’est ouvert comme un corps blessé. On y a vu non seulement Meursault, mais aussi Marie Cardona, non plus simple amoureuse, mais clef, passage, miroir. À travers elle, le professeur a lu autrement. Il a compris qu’enseigner, ce n’est pas imposer une lecture, mais recevoir celle de l’autre.
Barbuscia ne réécrit pas L’Étranger. Il le prolonge. Il en fait une matière vivante, un sol instable sur lequel deux êtres se cherchent. Comme Camus face à son instituteur, il tend la main, il remercie, il s’ouvre. Mais il montre aussi que l’élève n’est pas un simple réceptacle. Parfois, c’est lui qui éclaire. Qui bouscule. Qui sauve.
Il y a dans cette pièce quelque chose de profondément camusien : la lucidité sans désespoir, le refus du mensonge confortable, et ce désir de transmettre. On sort de L’Étrangère avec le sentiment que l’on peut encore poser des questions, toujours. C’est peut-être cela, être vivant.
L’étrangère, texte et mise en scène de Jean-Baptiste Barbuscia
Théâtre du Balcon
38, rue Guillaume Puy
83000 Avignon.
Du 5 au 26 juillet 2025 à 13h30 (sf jeudi) au Festival Off d’Avignon
durée 1h15.

