Au théâtre du studio de la Comédie Francaise dans une proposition à l’extrême limpidité Aurélien Hamard-Padis met en scène un merveilleux Thierry Hancisse dans le rôle titre du Moche de Marius von Mayenburg.
Un breaking bad râpeux.
Tout commence dans le calme aseptisé d’un monde futuriste. Un espace lisse, sans aspérités, sans âme – ou presque. On y parle travail, on y parle vacances, on échange des banalités comme on respire : mécaniquement. C’est une cafétéria, un hall d’attente, un non-lieu où l’on « socialise » à défaut de vivre. Aucun accessoire… sauf un grille-pain. Oui, un grille-pain ! Petit vestige d’un chez-soi fantasmé, ultime trace d’une intimité révolue, écho des matins tendres et amoureux, aujourd’hui digérés par la machine sociale.
Mais ne vous y trompez pas : sous cette façade anodine, le texte de Marius von Mayenburg explose comme un cocktail molotov lancé contre l’autel des apparences. Une comédie ? Oui. Mais une comédie acide. Un délice cruel. Une satire carnassière de notre société égoïste, individualiste, et cyniquement mercantile.

Et voici venir Lette Karlmann, ingénieur modeste et brillant, père du connecteur 2CK – un nom aussi sexy qu’une fiche technique. Il s’apprête à briller au prochain congrès professionnel. Du moins le croit-il… Jusqu’à ce qu’on lui annonce, comme on vous retire une chaise sous les pieds : « Non, Lette, ce n’est pas toi qui présenteras ton invention. » Pourquoi ? Parce que – et il l’ignorait, le pauvre – il est laid. Objectivement, définitivement moche. Trop moche.
Stupeur. Humiliation. Révolte. Et le voilà qui court vers le scalpel, vers le miroir, vers la promesse d’un nouveau visage. Une renaissance ? Non. Une chute. Car à travers cette métamorphose chirurgicale, le récit glisse en farce noire, en fable cruelle sur le conformisme et le culte du paraître. La beauté devient monnaie, produit, capital. L’amour ? Un simple levier marketing.
Et tandis que Karlmann devient – horreur suprême ! – l’homme le plus beau du monde, son visage se clone, se reproduit, s’étale sur les autres comme une publicité sans fin. Celui qui voulait être unique devient interchangeable. Un masque de plus dans le carnaval globalisé. Le vide derrière le vernis. La solitude au cœur d’un reflet. Le miroir comme un ennemi renouvelé.

Thierry Hancisse, immense comédien-français, nous entraîne avec brio à travers cette équation théâtrale, jusqu’à un final d’une rare intensité, où son talent secoue la salle. La singularité de Lette s’efface peu à peu pour se fondre dans un vide absolu. À rebours de leur devise – « Simul et singulis » (« Ensemble et singuliers ») – qui mieux que les comédiens de la Comédie-Française pouvaient nous entraîner dans cette chute vers le néant ?
Une pièce exigeante
En arrière-plan, Aurélien Hamard-Padis insuffle subtilement une interrogation profondément contemporaine : celle des tensions entre l’individu et la machine.
La pièce de Mayenburg impose deux exigences majeures. D’une part, le texte se déroule sans ruptures : les scènes s’entrelacent ou se succèdent sans la moindre césure. Sur scène, les duos s’enchaînent dans un même élan, parfois même en simultané. D’autre part, la pièce glisse progressivement sur une pente sinueuse menant à la catastrophe. Avec une scénographie faussement naturelle, Aurélien Hamard-Padis bâtit un univers au cordeau, d’une limpidité rare. Dans cette chorégraphie au rythme affûté, la troupe s’abandonne à un ordre issu de la mise en scène, aussi rigoureux qu’il paraît surgir de nulle part.
Les comédiens, tout en finesse, s’articulent avec précision ; les personnages, eux, prennent vie comme autant d’êtres aliénés. C’est bluffant. Il fallait à cette troupe porter cette spirale vers l’anéantissement tout en maîtrisant la fusion des scènes. Pari réussi.
Thierry Hancisse, Sylvia Bergé, Jordan Rezgui, et Thierry Godard nous entraînent, avec une joie presque insolente, vers le chaos. Le monde absurde et saisissant de Marius von Mayenburg est restitué dans toute sa force. Délicieusement glaçant.
Le Moche
de Marius von Mayenburg
Traduction Laurent Muhleisen
Mise en scène Aurélien Hamard-Padis
Avec Thierry Hancisse, Sylvia Bergé, Jordan Rezgui, Thierry Godard
Scénographie Salma Bordes
Costumes Claire Fayel
Lumières Jérémie Papin
Son Antoine Richard
Réalisation des décors et costumes Ateliers de la Comédie-Française
Avec le généreux soutien d’Aline Foriel-Destezet, grande ambassadrice de la création artistique
L’Arche est éditeur et agent théâtral du texte représenté.
Durée : 1h15
Studio-Théâtre de la Comédie-Française, Paris
du 27 mars au 4 mai 2025
Crédit Photos Vincent PONTET
Vu avec bord plateau le 5 avril 2025


