Attention, chef-d’œuvre. Dans une mise en scène surprenante de fausse simplicité, Ludovic Lagarde restitue le texte et l’esprit de Cadiot. Le geste théâtral ajoute à l’œuvre un supplément d’âme formidable.
Médecine générale est d’abord un roman singulier d’Olivier Cadiot, mêlant fiction, introspection et expérimentation littéraire. La pièce imaginée par Ludovic Lagarde relève le gant de l’expérimental. Le récit suit trois protagonistes : Mathilde, magnifique Valérie Dashwood, une ethnologue de retour en France après trente ans passés en Inde est confrontée à son passé familial en explorant les archives de sa maison d’enfance. Pierre, admirable Alvise Sinivia, est un jeune orphelin surdoué, récemment sorti de prison, qui découvre une passion pour le piano grâce à son oreille absolue. Le narrateur, immense Laurent Poitrenaux, est hanté par la mort de son demi-frère. Il voit son début dans la fin de l’autre et se révèle obsédé par des questions religieuses et philosophiques.
C’est lui qui parle, qui se parle, qui nous parle dans un flux incessant et en même temps fait de césures et de respirations. Il parle et il élabore. Il va initier une expérience collective de guérison.
Ces trois individus se retrouvent dans une maison abandonnée, un non-lieu, l’endroit d’un exil, l’exil de dieu et du langage. La scénographie imaginée par Antoine Vasseur nous jette dans cet endroit-passerelle mystérieux.
Ensemble, ils tentent de se reconstruire. Leur quête les mène à inventer une sorte de secte, une nouvelle religion simplifiée.
Ainsi Médecine générale est une pièce introspective, philosophique et expérimentale. Elle feint d’explorer les mécanismes de la guérison personnelle et collective. Mais il n’existe pas de guérison sauf à vivre.
Médecine générale est en cela une tragédie. Dans son dernier livre le psychanalyste George Zimra 1Les divinités au miroir de l’art, l’Harmattan propose que la tragédie est une expérience de l’art pour les comédiens et aussi pour les spectateurs. Zimra explique : la tragédie n’est pas une catharsis ni la restauration d’une perte mais elle est l’expérience même de ce qui a été perdu. Médecine générale parle de cela. De la perte absolue au dessus de laquelle nous nous débattons.
En l’absence de dieu pourquoi prendre la parole sans parler dans le vide. Et cependant, nous devons parler : l’inconscient le commande. Parler, c’est persister dans l’humain.
Apologie de l’écrivain qui dit tout, le roman et la pièce posent également la question psychanalytique du pourquoi vouloir avoir le cœur net sur soi.
La folie me sert de garde fou.
Le passage du roman à la scène ajoute les dimension du corps et du rythme. Et ca change tout. La musique présente tout au long du spectacle rappelle que le rythme est élément central de la subjectivité et de l’énonciation. Le rythme est indissociable du sens. Quant aux corps, ils sont le lieu du contact entre les êtres. Le seul peut être.
La pièce est édifiante. Elle est une réflexion pertinente sur la condition humaine .
La scène finale, merveilleuse capitonne l’ensemble avec cet humour singulier qui traverse toute la pièce.
On pense à Samuel Beckett
Texte Olivier Cadiot
Conception et mise en scène Ludovic Lagarde
Scénographie Antoine Vasseur
Lumières Sébastien Michaud
Costumes Marie La Rocca
Conception sonore et musicale Alvise Sinivia
Conception vidéo Jérôme Tuncer
Son David Bichindaritz, Jérôme Tuncer
Collaboration à la dramaturgie Pauline Labib-Lamour
Assistante à la mise en scène Élodie Bremaud
Avec Valérie Dashwood, Laurent Poitrenaux, Alvise Sinivia
Vu le 28 avril 2025 aux Abbesses théâtre de la ville.

