Voilà toute la puissance de Lessia Ukraïnka : faire du merveilleux un outil critique, et d’une forêt un théâtre dans lequel se jouent nos luttes les plus contemporaines. Une puissance que Lucie Berelowitsch honore. En une féérie.
Il est des rencontres artistiques qui résonnent comme des évidences. Celle entre Lucie Berelowitsch, directrice du CDN de Vire, et l’œuvre de Lessia Ukraïnka en fait partie. Méconnue du public français, cette grande voix ukrainienne du début du XXe siècle gagne ici une scène normande, un souffle, une chair. Et ce, grâce à un compagnonnage précieux avec les Dakh Daughters – inclassable groupe punk-féérique venu de Kyiv, désormais enraciné en Normandie – qui ne cesse de mêler musique, politique et poésie.

Un conte pour chacun
Avec La Chanson de la forêt, Berelowitsch tisse une mise en scène à la fois fidèle à l’onirisme fastueux du texte et à la mesure du surgissement de cette poésie dans notre modernité. L’histoire d’amour entre Lucas, jeune homme du monde réel, et Dryade, esprit féminin de la forêt, constitue tout à la fois un mythe, une parabole psycho-sociologique, un conte philosophique.
Ukraïnka utilise la symbolique des arbres comme métaphore de la mémoire collective et individuelle. Leur ombre représente à la fois la protection et l’oppression, l’enracinement dans le passé comme un poids qu’il faut accepter ou dépasser. La simplicité du cadre naturel contraste avec la profondeur des émotions évoquées, créant une atmosphère introspective et universelle.
L’auteure s’intéresse à la complexité des sentiments face à la perte. Elle invite ainsi à une réflexion sur le rapport au passé, à la nécessité de se reconnecter à ses racines tout en avançant.

L’art de Lucie Berelowitsch
Pouvait-on faire entendre ce texte imposant, sauf à travers la finesse remarquable du gigantisme de l’exploit dramatique de Lucie Berelowitsch. Généreux, saisissant, ambitieux tant sur le plan scénographique qu’humain, le geste réunit quelque soixante-dix participants, mêlant professionnels et jeunes du territoire, dont les élèves en danse, initiées aux danses traditionnelles ukrainiennes.
La mise en scène évite le piège de l’illustration folklorique. Elle fait le choix du rêve et du beau. Son monde scénique se situe du côté du vrai, de l’authentique. Les Dakh Daughters entrent en scène comme un chœur grec déjanté : tantôt dryades elles-mêmes, tantôt narratrices ou muses tragiques, elles enveloppent l’ensemble de leur énergie brute, de leurs polyphonies hantées, de leurs instruments détournés. Elles ne se contentent pas d’accompagner l’action : elles la portent, la tordent, l’enflamment. Et puis il y a l’immense Thibault Lacroix!
Nous sommes happés.

Une leçon de vie…
Ce spectacle ne laisse indemne. Il secoue, déstabilise, stimule l’esprit. Jamais didactique ni complaisant, il déploie l’élixir du doute avec éclat. Chaque parole contient son inverse et fait résonner une humanité plurielle. À travers la pièce, c’est une pensée vibrante qui s’impose : une approche nouvelle, quasi insurrectionnelle.
… qui donne à penser pour longtemps.
Si les forces de la pièce se conjuguent dans un romantisme teinté de mélancolie, elles nous font penser autrement. Dans une fraicheur post-woke, La Chanson de la forêt ravive notre besoin de hauteur par une narration intime, tout en affirmant une chaude horizontalité accueillante. Dans cette verticalité retrouvée, Lessia Ukraïnka nous rappelle que le trauma est une force vitale, une source d’expérience. La blessure fait vie et non identité.
Édifiant, précieux et résolument optimiste.
MISE EN SCÈNE Lucie Berelowitsch
TEXTE Lessia Oukraïnka (1911), traduit en français par Henri Abril en 1985.
COLLABORATION ARTISTIQUE Baptiste Mayoraz
AVEC les Dakh Daughters – artistes associées : Natacha Charpe-Zozul, Natalia Halanevych, Ruslana Khazipova, Solomiia Melnyk et Anna Nikitina
& Clara Lama Schmit (comédienne permanente), Léopoldine Hummel, Guillaume Bachelé, Baptiste Mayoraz et Thibault Lacroix
& plus d’une cinquantaine de jeunes du territoire de Vire
MUSIQUE Les Dakh Daughters
ÉLÉMENTS DE COSTUMES les élèves du BTS Métiers de la mode du Lycée professionnel Jean Mermoz (Vire), avec l’accompagnement de Eve Le Corre-Le Trevedic et Malika Maçon
LUMIÈRES François Fauvel
SONORISATION Mikaël Kandelman
CRÉATION 2025 Le Préau

