À la veille de leur retour à Moscou, Alexeï Navalny – principal opposant à Vladimir Poutine – et son épouse Yulia se retrouvent seuls, face à une décision cruciale. Il sort tout juste de 18 jours de coma après avoir été empoisonné au Novitchok. Et pourtant, il veut rentrer. Elle, lucide, tente de le dissuader.
Par une chaude journée, nous trouvons refuge dans une salle du théâtre des Halles, ce bras d’église, chapelle ou absidiole, transformée en scène théâtrale que les festivaliers connaissent bien. Il y fait frais, un homme et une femme nous attendent.
Le décor est dépouillé, deux bancs, une couverture et une guitare laissent curieux. La danse macabre de la dispute conjugale peut débuter.

Honneur aux femmes! Elle, Yulia (Sabrina Kouroughli), le conjure de rester à Berlin et ne pas rejoindre la Russie où la prison et la mort l’attendent. Elle lui hurle pratiquement son désespoir et sa colère de le voir préférer l’emprisonnement esseulé à la vie familiale. Elle lui offre l’amour contre la mort. L’encourage à continuer son engagement politique, son combat, mais de son vivant ! Son jeu n’est pas parfait, mais le texte est âpre, presque mitraillé, sans respiration. Les mots sont durs, tranchants, mais sa colère est celle de l’amour.
Puis vient la parole d’Alexei (Gaëtan Vassart), presqu’apaisée, parfois enjouée. Il est cet opposant politique russe, miraculé d’une tentative d’empoisonnement. On perçoit, dans sa voix, cet air mutin, de celui qui a décidé de faire sa dernière farce au régime, quitte à en payer de sa vie. Alors, il cherche, il traque, il trouve les arguments, l’assure de son amour, de sa détermination, de son devoir.
Elle reste en colère.Il gagne, la convainc, et elle décide de rester à ces côtés dans ce dernier combat, un combat vain.
Cet homme charmant nous emmène dans son dernier voyage, alors que nous aurions tant souhaité qu’elle eût trouvé le bon argument pour le retenir et ne pas le voir mourir.
Une danse macabre, saccadée, un peu folle prend le corps de Yulia, à l’annonce de la mort d’Alexei. Sa danse envoûte et dérange, entre grâce et folie.
En sortant de ce combat, nous repartons avec l’intensité de leur dispute sur les bras : violente, sèche, sans fioritures, identique à celle du régime autoritaire de Poutine. Leur combat nous a touché. Nous étions là passifs à supporter leur douleur, la violence crue d’un système qui broie sans nous révolter.
Pourquoi devons-nous en être le témoin ? La liberté a-t-elle toujours le goût de la mort, des larmes et de la colère ? La liberté s’acquiert-elle toujours à ce prix ?
On sort comblé de cette performance théâtrale. Puis dans l’après-coup, on ressent encore ce coup de poing dans le ventre. Il n’est plus question d’art théâtral, mais de résistance, de violence crue.
Le chant d’Alexei, la danse de Yulia nous rappelle qu’il existe une voie de sublimation possible. Mais leur destin est sans échappatoire. Seuls les mots et l’humour d’Alexei nous bercent d’une croyance en sa douce mort, au fond de sa cellule.
De Gaëtan Vassart, mise en scène : Sabrina Kouroughli et Gaëtan Vassart avec Sabrina Kouroughli, Gaëtan Vassart, vu le 5 juillet.


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