Au Théâtre des Halles, dans le cadre du Festival Off d’Avignon, Jacques Osinski poursuit son exploration de l’œuvre de Beckett. Sur scène, Denis Lavant et Jacques Bonnaffé incarnent avec intensité cette pièce emblématique.
Un achèvement
Il a fallu de nombreuses années à Jacques Osinski pour oser s’attaquer à la pièce cardinale qui rendit célèbre Beckett internationalement. Avant de relever ce défi, le metteur en scène a étudié et exploré en profondeur l’ensemble de la dramaturgie de Samuel Beckett. Il a sublimé Cap au pire, puis s’est consacré à L’Image, qu’il a enrichi d’autres textes issus du recueil Pour finir encore et autres foirades, tels que Un soir, Au loin, un oiseau et Plafond. Il s’est attaqué à La Dernière bande et Fin de partie, en restant fidèle à son ambition : respecter profondément le texte.
Une pièce sur l’attente
En attendant Godot met en scène deux personnages, Vladimir et Estragon, qui attendent mystérieusement une figure appelée Godot. La pièce se déroule en deux actes dans un décor minimaliste, une route et un arbre solitaire. Pendant leur attente, ils discutent, se disputent, font des activités insignifiantes et rencontrent d’autres personnages, comme Pozzo et Lucky. Cependant, Godot ne vient jamais, et la pièce se termine sans que les personnages aient atteint leur but.
Caspar David Friedrich

La scénographie s’inspire des premières visions de Beckett, évoquant l’univers du peintre Caspar David Friedrich, avec une monochromie aux teintes sobres et primaires. Un voile, placé au fond de la scène, entretient le mystère, tel un fétiche chargé de secrets. À travers les passages aux deux extrémités du tissu, un chemin se dessine subtilement, invitant à la découverte. L’ensemble possède une beauté douce, discrète, mais évocatrice d’un hors champ inaccessible.
Roussillon
Il existe une confusion répandue selon laquelle le théâtre de Beckett serait un théâtre de l’absurde. Or, ce n’est pas le cas. L’absurde renvoie à des signifiants dépourvus de sens, des mots sans autre but que de créer cette absurdité même. Beckett parle ; il nous dit quelque chose qu’il faut savoir percevoir, entrevoir, voire simplement deviner. Contrairement à Ionesco, vrai théâtre de l’absurde, qui joue avec la désorganisation et la surprise dans les mots, Beckett ne cherche pas à produire un humour basé sur le chaos. La Cantatrice Chauve ne signifie rien en soi, si ce n’est l’intention de faire rire par l’image mentale d’une cantatrice sur scène chantant à gorge déployée, crane rasé. À l’opposé, lorsque En attendant Godot évoque le Roussillon, il renvoie probablement, comme le rappelle Osinski dans une interview récente, à l’engagement de Beckett dans la Résistance et aux conditions dans lesquelles il a dû fuir. Sans cette expérience, il aurait eu du mal à décrire la douleur des pieds contraints par des chaussures trop serrées. Il aurait difficilement fait ressentir l’inconfort de dormir dans l’incertitude ou l’angoisse autour du prochain repas. Ni à exprimer ces rendez-vous annulés à la dernière minute. Au moment où Beckett commence à écrire sa pièce, le monde est encore sous le choc des terribles révélations concernant les camps de concentration. L’un des deux pauvres vagabonds s’appelait d’abord Lévy. La façon dont Pozzo traite Lucky rappelle d’ailleurs certains témoignages sur les tortures infligées par les Kapo dans les camps. Beckett n’est pas dans l’absurde ni la clownerie : il capte, derrière ces images, une dimension profonde de souffrance et d’engagement. Il saisit l’attente. Il raconte la tension de celui qui attend et qui secrètement demande sa part au monde. Jacques Osinski respecte tout cela.
On pourrait très bien imaginer que Vladimir et Estragon cherchent à passer en zone libre et qu’ils attendent un passeur, qui s’appellerait Godot. (Jacques Osinski)
Lorsque Lucien Raimbourg (1903 – 1973) créé le rôle de Vladimir sous la direction de Blin en 1953 au Théâtre de Babylone à Paris, il est un homme de théâtre, reconnu. Une critique écrit de lui :
Lucien Raimbourg, c’était l’élégance du retrait, le raffinement dans la sobriété et une fidélité profonde à l’art dramatique. Ni cabotin, ni mondain, il était un serviteur du théâtre, avec un goût prononcé pour les textes profonds et dérangeants.
Une fois encore, il ne s’agit pas d’absurde et de facéties. Les personnages chez Beckett possèdent un passé, un présent, un avenir. Ils enferment un inconscient. Le savoir-faire de Jacques Osinski consiste à utiliser le talent de Denis Lavant et de Jacques Bonnaffé à contre-emploi. Denis Lavant abandonne ces pantomimes et simagrées, Bonnaffé remise ses grimaces et ses comiques gestuelles. Ils n’en deviennent que plus puissants dans leur personnage ordinaire. Osinski défictionne la prosodie. Les personnages parlent naturellement sans scories.
L’attente, objet central de la pièce, déclenche sur scène l’ennui ; les tentatives d’y échapper, en combattant les silences, alimente la tension dramatique. Une tension vernaculaire qui déclenche les identifications. Ainsi, jamais le public n’aura autant ressenti cette attente, ce désespoir, ces discussions vaines.
Jacques Bonnaffé succède à Lucien Raimbourg
Les quatre comédiens sont formidables. Jean-François Lapalus (ancien pensionnaire de La Comédie Française) est Lucky, il nous attendrit. Aurélien Recoing (également ancien pensionnaire de La Comédie Française) est Pozzo, il sait nous agacer et nous émouvoir. Denis Lavant crée un Estragon plus vrai que nature tandis que Jacques Bonnaffé campe un grandiose Vladimir. Il marque le rôle. Il impressionne par une retenue contributive. Il emplit son personnage. Par sa construction de la normalité, il ouvre les portes du rêve et de l’imaginaire. Lorsqu’il échange avec l’enfant envoyé par Godot, représenté sous forme d’une vidéo aux contours holographiques, le spectacle passe du faussement banal au sublime. Nous sommes alors transportés dans ce dialogue entre Vladimir et une partie de son imaginaire, peut-être l’enfant en lui…..
En un mot, Jacques Osinski est un passeur ; il nous donne Beckett et parvient à établir un pont délicat entre l’humanité et l’occulte. Nos associations mentales s’embrasent.

De Samuel Beckett
Jacques Osinski – Mise en scène
Jacques Bonnaffé – Interprétation
Jean-François Lapalus – Interprétation
Denis Lavant – Interprétation
Aurélien Recoing – Interprétation
Yann Chapotel – Scénographie
Sylvette Dequest – Costumes
Evelyne Jacquier – Diffusion
Adèle Maugendre – Administration
Catherine Verheyde – Création lumière
Vu le 11 juillet au Théâtre des Halles, Avignon



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