Avec une joie communicative, Léna Bréban enchante le Festival Off d’Avignon grâce à une mise en scène vive et inspirée de la pièce maîtresse de Beaumarchais, portée par une troupe formidable et un Philippe Torreton tout simplement exceptionnel en figure de proue.

Un théâtre d’acteurs, libre et incandescent

Rappelons l’intrigue. Figaro, valet du comte Almaviva, s’apprête à épouser Suzanne, camériste de la comtesse. Mais le comte, séducteur incorrigible, tente de rétablir le « droit de cuissage » pour séduire Suzanne avant son mariage. Figaro, aidé de Suzanne et de la comtesse, va alors tout faire pour déjouer ses plans.

Dans la version vive de Léna Bréban, la metteuse en scène choisit de confier les clés du plateau à sa troupe — et en premier lieu à Philippe Torreton, qui incarne un Figaro charismatique, sensible et lucide. La mise en scène, sans effet ostentatoire, fait le pari du jeu collectif. Philippe Torreton envahit tout l’espace ; il propose un Figaro mature, batailleur et bouleversant. Loin du valet frondeur caricatural, Torreton livre un Figaro d’une profondeur inédite. Ses colères sont contenues par des décennies de servitude grosses d’une lucidité sociale. Torreton offre un jeu incarné, tendu entre ironie et gravité, et apporte à Figaro une résonance politique contemporaine.

Lors du célèbre monologue contre les privilèges, il ne tonne pas : il accuse calmement, avec une force tranquille, une intelligence sûre d’elle même, ce qui le rend d’autant plus percutant.

Face à ce Figaro massif, Marie Vialle donne à Suzanne une dimension à la fois tendre et combative. Elle est la véritable stratège de l’action, motrice, brillante, jamais dans l’ombre de son futur époux. Vialle joue avec une grande précision les nuances de cette femme fine, émancipée, à la fois dans la connivence, la révolte et l’espièglerie. Elle est l’alliée de toutes les résistances féminines de la pièce. Grégoire Œstermann (le Comte Almaviva) incarne un noble à la fois ridicule et menaçant. Suffisant, prédateur, nerveux, son Comte transpire la crise d’un pouvoir en déclin. Œstermann joue avec finesse ce mélange de morgue, de frustration sexuelle et de perte d’autorité. Salomé Dienis Meulien(Franchette), Antoine Prudhomme de la Boussinière (Chérubin), Jean-Yves Rouan(Antonio le jardinier), Jean-Jacques Moreau (Bartolo) et Éric Bougnon (Basile, Don Gusman, Brid’Oison) finissent cette formidable distribution. Et puis, il y a l’excellente Annie Mercier (Marceline)qui dans ce rôle souvent négligé, brille définitivement. Elle en fait un personnage de cœur, intelligent et blessé, révélant une force morale rare. Sa scène de dévoilement est un moment d’émotion suspendu. 

Au fond , la grande force de cette production, c’est l’équilibre des énergies entre les comédiens. La direction d’acteurs de Bréban valorise chacun, sans hiérarchie de personnage.

Costumes et scénographie : élégance sans surcharge

Alice Touvet signe des costumes aux lignes XVIIIe siècle stylisées, avec des tissus sobres, des couleurs feutrées (gris, terre, bordeaux), sans surcharge ni perruques. La scénographie d’Emmanuelle Roy est composée de panneaux coulissants et de mobilier modulable qui offre une fluidité à la mise en scène et permet de basculer sans cesse entre théâtre de cour, vaudeville et tragédie sociale. La partition musicale est subtile, faite de sons baroques et de ponctuations contemporaines. Elle rythme les entrées et les quiproquos sans les souligner excessivement.

Un théâtre populaire, incarné et politique

Léna Bréban, fidèle à ce qu’on connaît d’elle (Sans familleComme il vous plaira), met en avant un théâtre d’acteurs, incarné, engagé et accessible. Son goût pour les distributions égalitaires, pour la relecture féministe des textes classiques et pour les corps en mouvement trouve ici un terrain parfait. Léna Bréban confirme ici pour le bonheur du public, sa capacité à moderniser sans trahir, à mettre en valeur les textes par la puissance du jeu, et à diriger une troupe dans un théâtre d’idée, d’émotion et de transmission. Peut être, nous pourrons regretter un format qui ne lui a pas permis de déployer pleinement l’élan festif et populaire qu’elle avait su inventer dans sa récente adaptation de Shakespeare.

Une mise en scène sobre et précise, au service des comédiens, avec un Philippe Torreton impérial, qui fait de Figaro un personnage à la fois populaire et tragique.


Texte Beaumarchais. Adaptation Léna Bréban . Mise en scène Léna Bréban 
Avec Philippe Torreton, Marie Vialle, Éric Bougnon, Gretel Delattre, Salomé Dienis Meulien, Annie Mercier, Jean-Jacques Moreau, Grégoire Œstermann, Antoine Prud’homme de La Boussinière, Jean Yves Roan. Assistante mise en scène Ambre Reynaud .Scénographie Emmanuelle Roy. Costumes Alice Touvet . Lumières Denis Koransky . Compositeur Victor Belin. Perruque Julie Poulain . Création sonore Victor Belin et Raphael Aucler  


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