À l’Essaïon Paris est repris l’adaptation à succès du célèbre roman russe d’Ivan Gontcharov. On y retrouve Oblomov et son fidèle valet Zakhar. On y retrouve aussi un sentimentalisme russe proche du nihilisme, fait d’une défiance vis-à-vis du pouvoir et d’un humour désespéré.  Envoûtant.


Un personnage philosophique

Oblomov, personnage central du roman éponyme d’Ivan Gontcharov (1859), est une figure littéraire unique et un avatar symbolique : il est l’incarnation même de l’inaction. Aristocrate russe, il passe le plus clair de son temps alité, vêtu de sa robe de chambre. Plus qu’une simple paresse, son apathie est absolue, presque existentielle. Incapable de prendre une décision ou de mener à bien le moindre projet, il se réfugie dans son imaginaire et repousse sans cesse toute action, reportant tout à la semaine prochaine.

Une adaptation sous forme de farce aigre douce

Du roman, LM Formentin a écrit une adaptation théâtrale à deux personnages. Au cœur du désordre d’une chambre-monde, le duo Oblomov-Zakhar forme une savoureuse relation maître-valet. Alité, Oblomov passe ses journées à discourir avec Zakhar, fustigeant la vanité de son époque

Les deux comédiens saisissent la salle. Le duo est drôle, faussement léger et foncièrement captivant. Yvan Varco avec brio campe un valet désabusé mais soumis amusé aux pathétiques caprices de son Maitre. Alexandre Chapelon donne brillamment vie aux contradictions de son personnage. Il lui offre le comique de l’oisif bavard. Il lui offre aussi tout l’épaisseur tragique de l’homme peureux qui rejette les changement et le progrès du monde. En filigrane, il fait transparaître la foi secrète et contrariée en un absolu.

Un rêveur

Oblomov, tel un personnage égaré dans une cerisaie tchékhovienne, incarne une noblesse figée dans un monde féodal et patriarcal, dépourvue d’ambition et de sens du devoir. Il rêve d’Oblomovka, son domaine rural idéalisé, un refuge immobile où l’enfance semble éternelle. Il rêve d’Olga, femme vive et intelligente, dont son l’amour pour elle semble un instant le tirer de son apathie.

Il rêve tout en demeurant prisonnier de lui-même, préférant se laisser porter plutôt que d’affronter les exigences du monde moderne. Oblomov est un rêveur. La pièce mise en scène par Jacques Connort, en épouse le trait et accentue cet aspect rêverie. Peut être que Zakhar ne serait que le personnage d’un songe en cours.

Un mystère libertaire et misanthrope

On a parlé d’Oblomovisme comme d’un concept philosophique qui désignerait une forme de léthargie existentielle et sociale. Oblomov apparaîtrait non plus comme un simple personnage littéraire mais comme la représentation allégorique d’une attitude psychique axée sur un refus de l’engagement et du changement.

L’oblomovisme se prête à diverses interprétations. Il donne à penser. D’une part, il constitue une critique sociale d’une classe désormais dépassée. D’autre part, il s’apparente à une critique politique à la manière de Bartleby qui se refuse de se plier aux diktats d’un système oppressant. Son apathie invite à une réflexion philosophique sur le libre arbitre, le bonheur et la nature même de l’existence. Oblomov aspire à un bonheur pur, tout en renonçant à tout effort pour l’atteindre. Son échec se manifeste tant sur le plan personnel, en le privant de sa vie, que sur le plan social, en incarnant le déclin d’une aristocratie en perdition.

Le personnage offre une méditation universelle sur l’inaction, la procrastination et la difficulté d’affronter la réalité.

Il fascine.

Prenons la route vers Oblomov, être sans cause et ainsi sans effets. Cet homme à la fois mélancolique et assailli par de multiples phobies nous interroge car il se constitue sans identifications soutenables. Son monde a disparu. Il se retrouve seul. Sans l’autre, il hallucine un valet et erre sans buts dans son imaginaire.

Le vieux valet Firs de la Cerisaie de Tchekhov s’endort pour ne plus se réveiller. Oblomov affronte le même vide. Lorsque toute verticalité s’abolit, pourquoi donc faudrait-il se lever de son lit ? Question universelle et en même temps brûlante d’actualité. Éléments de réponse à l’Essaïon jusqu’au 25 octobre.


Oblomov, Avec Yvan Varco, Alexandre Chapelon. Mise en scène Jacques Connort. Auteur LM Formentin d’après le roman d’Ivan Gontcharov

Soyez le premier à lire nos critiques et contributions

Nous ne spammons pas ! Consultez notre politique de confidentialité pour plus d’informations.

Laisser un commentaire

En savoir plus sur L'Autre Scène (.ORG)

Abonnez-vous pour poursuivre la lecture et avoir accès à l’ensemble des archives.

Poursuivre la lecture