À propos de « La chair est triste hélas » : La « sologamie », l’impasse de l’utopie incestuelle de l’amour universel

« Un jour, je n’ai plus pu. »

C’est par cette phrase lapidaire que commence La chair est triste hélas, adaptation théâtrale du texte d’Ovidie paru en 2023, portée par la mise en scène sobre de l’autrice et la voix envoûtante d’Anna Mouglalis. Le théâtre de l’Atelier accueille cette création jusqu’au 25 octobre 2025, dans un décor minimaliste d’images projetées de bouches fardées, de petites filles déjà grimées, conditionnées, formatées. Et l’on en sort bouleversés et inquiets.

Ce n’est ni un manifeste féministe, ni un projet de société. C’est le cri désenchanté, brutal d’une femme qui a décidé de faire la grève du sexe, non par stratégie militante comme Lysistrata, mais par usure, lassitude physique et psychique. Une révolte contre la condition féminine, contre l’asservissement de la mascarade. Refus d’un corps offert, monnayé, assigné à séduire, à plaire, à se soumettre pour continuer à « valoir quelque chose » sur le marché de la désirabilité. « Cette condition, je ne la supporte plus et c’est justement parce que je n’en ai plus besoin que j’aie entamé cette grève du sexe. Les hommes n’ont rien à m’apporter.» Une trajectoire qui va du désenchantement à l’abstinence comme repli vital. Les femmes ne croient plus en les hommes pour leur donner le phallus, elles ont conquis leurs moyens de subsistance. Pourquoi accepter encore des situations humiliantes, dégradantes, souvent violentes ? L’ironie sur l’acte et sa misère file tout au long du texte et aboutit à la douleur d’être désormais condamnées à errer, désorientées.

De la jubilation à la lucidité

Le monologue s’ouvre dans une ironie caustique, cinglante, acerbe. La salle rit, glousse un peu, emportée par les mots acérés qui épinglent les injonctions pesant sur la sexualité féminine : beauté, soumission, performance, corps morcelé en autant de parties à vernir, épiler, maquiller, tout cela au service d’un désir masculin capricieux, versatile, peu soucieux de réciprocité et, surtout, doutant si peu de lui.

Mais très vite, le rire se brise. Le texte bascule dans une gravité sourde, un réquisitoire implacable évoquant les violences sexuelles, les viols, l’épuisement psychique, l’avortement, la fausse couche, le désamour, les déceptions, les trahisons, les cœurs brisés. Il ne s’agit plus de rire. Il s’agit de survivre dans sa vulnérabilité physique.

Et c’est là que la pièce prend un tournant profond : Ovidie ne fait pas qu’évoquer la fatigue d’un corps féminin pressuré. Elle déplie la logique qui l’a conduite à l’abolition du sexe et du couple.

Un amour hors sexe, hors limites, hors monde, vertigineux, enivrant et invivable.

Seule subsiste, comme une étoile morte, la trace d’un rêve : celui d’un amour absolu, platonique, égalitaire, fraternel, préambivalent, c’est-à-dire sans conflit, sans tension, mais sans sexe. Une utopie d’amour désincarné, qui ferait l’économie du corps, donc de la perte, du manque, de la pulsion. Un amour qui ne serait pas menacé par le temps, par l’autre.

C’est précisément là que la pièce frappe au cœur : cet amour-là est un leurre, un idéal d’essence incestuelle, une régression vers l’indistinction originaire. Un amour où l’autre est le même, où rien ne vient déranger l’union parfaite de deux âmes, sans souillure. Freud dans son Malaise dans la civilisation nous avait prévenus : l’amour universel, inconditionnel est une injonction impossible, « aime ton prochain comme toi-même » est un commandement inapplicable ». C’est ce que résume le dernier mot de la pièce :

« Vous voyez bien que c’est strictement impossible. »

Le mausolée du frère

Un élément biographique ne figure pas dans la pièce mais est présent dans le texte original et éclaire le reste : la décision de cesser toute sexualité coïncide avec la date anniversaire du suicide du frère. La présence hallucinée du frère protecteur et doux, incarnation de l’homme non-violent, celui-là même qui veillait sans exiger, sans prendre, sans imposer hante le texte. Depuis, l’autrice avoue chercher son frère dans tous les hommes. Mais on ne couche pas avec son frère. Son corps est devenu le mausolée de ce frère perdu.

Si l’amour fraternel devient l’étalon de toute relation hétérosexuelle, alors toute sexualité devient sacrilège et condamne à la « sologamie », ce mariage avec soi-même, ce refus du couple, cette alliance mortifère avec une pureté idéalisée, infantile, comme dans La Gradiva.

« Mon frère n’avait rien de cette masculinité toxique que j’exècre et combat au quotidien. Il était de loin le garçon le plus doux et le plus bienveillant que j’ai jamais rencontré, un pur parmi les porcs. Il n’était pas ce qu’on appelle un dominant. Il fuit le conflit, l’agressivité et la violence. Il y a des âmes trop fragiles pour affronter la cruauté du monde. Son cœur a été brisé et une partie de lui est morte de désillusion. »

Cette fatigue immense

La pulsion de mort lamine l’amour. Ce qui rend cette pièce précieuse, c’est qu’elle ne cède pas à l’illusion néo-moraliste d’un monde nouveau, purifié des logiques de pouvoir, de domination. Elle met à nu la pulsion de mort, celle que tant de discours militants s’acharnent à refouler. Vouloir abolir toute conflictualité dans le rapport humain, c’est dénier la pulsion de mort, c’est fuir l’ambivalence, c’est rêver d’un amour incestuel. Si le sexe disparaît, ce n’est pas au nom d’un nouvel érotisme, c’est au nom du désespoir.

Une pièce à voir pour entendre l’impossible

« Alors voilà ma réponse, ce que je voudrais, c’est un couple exclusif où chacun trouvera suffisamment de sources d’accomplissement dans sa vie personnelle pour ne pas avoir besoin de se disperser dans de basses relations adultérines ou des romances à la petite semaine. Et je voudrais qu’on m’aime, moi pour ce que je suis et non pour ce que je représente. Qu’on m’aime et qu’on me laisse libre de vaquer à mes occupations de la même manière que je respecterai la liberté de l’autre parce que cette relation serait fondée sur la confiance et la sécurité. Je voudrais croire en un amour affranchi de notre culture de la domination, dans lequel il serait possible d’envisager l’égalité entre deux êtres, une hétérosexualité qui trahirait le patriarcat. »


« Je fantasme une société plus égalitaire où les individus vivraient et travailleraient ensemble et qui ouvrirait la voie à des relations d’un type nouveau, fondées sur l’affection mutuelle et non plus entachées par des questions de propriété, de possession, de valeur, de prix et d’échanges. »

C’est en cela que cette pièce fait du bien parce qu’elle se termine par ces mots et ne cède pas aux lendemains qui chantent :

« Vous voyez bien que c’est strictement impossible. »

« L’hétérosexualité est un travail gratuit. » Nous vivons un virage anthropologique en Occident, qui ne fait plus d’enfants, malgré le modèle de liberté, de Lumières, de raison qu’il représente. De plus en plus, l’Homme se perçoit comme « sa propre fin » et n’a plus le souci d’être « maillon d’une chaine ». La femme occidentale met en échec ses potentialités de femme et de mère, au nom de quelles priorités ? De quels autres leurres, soumissions et compromissions ? De quels pseudo accomplissements personnels et professionnels ?

Précipitez-vous ! Pour participer au débat et être touché par cette parole nue, tragique, qui nomme ce que notre époque s’évertue à ignorer : que le fantasme d’un amour totalement pur, d’un lien désincarné, de fusion moi-autre est une impasse, un pacte avec la mort, au fondement d’une nouvelle idéologie, d’une nouvelle utopie. Ovidie livre ici un texte d’une rare intensité où s’entend, dans une langue crue, cruelle, radicale, bouleversante, le naufrage du nouveau malaise contemporain.


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