Adapter La Corde de Patrick Hamilton, qui fut revisitée par Hitchcock dans un film célèbre, nécessitait de restituer au texte toute la force du spectacle vivant. Avec sa création au Studio Marigny dès le 24 septembre 2025, une troupe talentueuse relève brillamment ce défi.
Dès la première minute, une mélodie d’angoisse nous capture à la manière d’un film hollywoodien. Le rideau transparent qui calfeutre la scène se scinde et nous dévoile un salon bourgeois et l’arrogance glaciale de Louis et Gabriel. Dévoilement du drame et du suspense. Les deux hommes, jeunes intellectuels persuadés de leur supériorité, vont commettre un meurtre par pur défi. Le cadavre, dissimulé dans un coffre au beau milieu du salon, devient l’inquiétant pivot d’une soirée mondaine où l’ironie se mêle au macabre.

Les bouteilles se vident, les répliques fusent, des gags soulagent quelquefois la tension. La qualité de jeu, le rythme soutenu, le hiatus entre le cadavre et les mondanités est délicieux et effrayant. Derrière les dialogues ciselés et les touches d’humour finement distillées, se dessine une critique implacable de l’élitisme, de la fascination pour le pouvoir et de la banalisation du mal.

La distribution brille par sa justesse. Les caractères sont taillés au couteau, nous sommes dans un roman policier. Myriam Boyer est hilarante en mère raciste de classe et mère de Louis, tandis qu’Audran Cattin et Thomas Ribière forment un duo de criminels à la fois séduisants et monstrueux. Ils humanisent leur personnage. Nous sommes auprès d’eux dans leur réflexion sur le tabou de la mort, le gout de la vie et les dilemmes moraux. Lucie Boujenah, pleine de fraîcheur et de nervosité, contrebalance la pente morbide, elle bouleverse en future épouse du mort. Martin Karmann incarne avec brio Francis, le voisin serrurier, le ridiculisé petit homme du peuple. Il est épatant. Enfin, Grégori Derangère. incarne avec une intensité et une délicatesse le professeur Cadell qui, secrètement,va commencer à soupçonner l’impensable.

Guy-Pierre Couleau, metteur en scène aguerri, signe ainsi grâce à une troupe de grande valeur une adaptation captivante. En transposant l’action à Paris dans les années 1950, il préserve le charme suranné du huis clos tout en créant une résonance troublante avec notre époque.
La scénographie sobre de Delphine Brouard, soutenue par les lumières de Laurent Scheegans, enferme littéralement le spectateur dans un écrin claustrophobe. Chaque mot devient un indice, chaque silence une menace. La musique de David Parienti, discrète, mais implacable, accentue la tension sans jamais la surcharger.
La Corde n’est pas seulement un thriller théâtral. Il est un miroir qui nous est tendu par deux jeunes ambitieux arrogants. La pièce de 1928 devient une œuvre brûlante dans l’actuel. Un spectacle à ne pas manquer, pour retrouver une intrigue renversante et un plaisir du théâtre logé dans le texte d’Hamilton.
D’après la pièce de théâtre “Rope” de Patrick Hamilton. Adaptation : Lilou Fogli et Julien Lambroschini. Mise en scène : Guy-Pierre Couleau. Avec Myriam Boyer, Lucie Boujenah, Audran Cattin, Grégori Derangère, Martin Karmann et Thomas Ribière. Assistante mise en scène : Anne Poirier-Busson. Scénographie / Costumes : Delphine Brouard. Création lumières : Laurent Schneegans. Musique : David Parienti. Attaché de presse : Pascal Zelcer. Visuel Affiche et ©Bertrand Exertier. Vu le 25 septembre 2025 au Marigny.

