Dans « Melting-Pot », l’auteur britannique Israël Zangwill, inventeur du mot, orchestre le destin d’un jeune violoniste Juif exilé. À la croisée du mythe biblique et de l’histoire moderne, Zangwill nous tend une échelle : celle du souvenir, du deuil, mais aussi de l’émancipation. Entre la mitswah d’honorer ses parents et l’injonction divine de s’en détacher, la pièce questionne le pardon, la filiation, et les traumas non guéris d’un peuple toujours en exil.

Il est rare qu’une œuvre dramatique, écrite il y a plus d’un siècle, en 1907, vienne interroger avec une telle acuité les fractures de notre présent. Melting-Pot, traduite et mise en scène pour la première fois en français par Marie-Céline Courilleault, résonne avec une modernité troublante. À travers l’histoire d’amour impossible entre David Quixano, jeune violoniste juif rescapé des pogroms russes, et Véra Revendal, pianiste russe, aristocrate chrétienne révolutionnaire, l’auteur nous entraîne au cœur d’une double problématique toujours vive : comment conjuguer fidélité à ses origines et désir d’émancipation ? Comment pardonner les « rivières de sang » qui ont marqué l’histoire du peuple juif ? Comment oublier Pharaon, l’Inquisition ? Et là, nous sommes en 1907, bien en amont de la Shoah.

David, talentueux, rêveur, se veut l’incarnation d’un avenir apaisé, d’un « nouveau monde » où les différences s’effacent dans un creuset commun, the melting-pot. Mais il porte aussi le poids des morts, des persécutions, des deuils enfouis. Son oncle Mendel, professeur de musique, en est le gardien strict, tandis que la grand-mère, figure attendrissante et obstinée, reste ancrée dans sa langue yiddish, sa mémoire, ses rites. Face à eux, l’amour naissant entre David et Véra bute contre les murailles invisibles du passé, renforcées par les présences symboliques du Baron Revendal et de Quincy Davenport, incarnations des persécutions passées, des préjugés antisémites et du pouvoir social.
Trois générations et deux échelles : figures d’un judaïsme passeur
La scénographie, métaphorique, est dominée par deux échelles. Elles incarnent le cœur symbolique de la pièce. D’abord simples espaces de transition entre le dedans et le dehors dans l’appartement new-yorkais où cohabitent trois générations, les échelles prennent peu à peu une signification biblique et psychanalytique. Elles évoquent ce lieu de passage entre l’intime et le collectif. Puis, elles deviennent l’échelle de Jacob, ce rêve mystique d’ascension et de descente entre ciel et terre, entre passé et avenir, entre fidélité et libération.
Du shtetl à Broadway, une échelle vers demain
Ces échelles, dans la mise en scène de Marie-Céline Courilleault, deviennent un espace d’émancipation : monter, c’est rêver d’ascension vers Carnegie Hall, vers la reconnaissance, vers une Amérique où l’on pourrait vivre librement en tant que Juif, artiste et homme. Mais descendre, c’est aussi nécessaire : descendre en soi, dans sa propre histoire, dans la mémoire, souvent douloureuse, parfois absurde, de nos origines. C’est tout le paradoxe biblique incarné par David : comment honorer son père et sa mère, Caved , « donner du poids », sans que ce poids devienne une chaîne ?
La mise en scène s’amuse d’autres clins d’œil : pour la scène finale, des touches bleues et blanches évoquant le drapeau d’Israël, Melting-pot s’il en est, refuge de toutes les diasporas et un tableau de Sandrine Hartmann sur lequel des caractères hébraïques se devinent, à interpréter.
Faut-il honorer le passé ou le quitter pour vivre ?
La pièce peut se lire comme une mise en scène de la tension biblique entre deux commandements fondateurs du judaïsme. D’un côté, l’injonction réitérée à deux reprises : « Honore ton père et ta mère » (Exode 20,12 ; Deutéronome 5,16), qui insiste sur la fidélité aux ancêtres, à la transmission, à la mémoire. De l’autre, cette invitation adressée par Dieu à Abraham : « Va pour toi » (Lekh Lekha, Genèse 12,1), qui enjoint de quitter le pays natal, la maison paternelle, pour un avenir incertain et singulier.
C’est précisément dans cet entre-deux que vit David. Il veut honorer, sans se soumettre. Il veut aimer, sans trahir. Et ce conflit intérieur, cette dialectique essentielle sont aussi ceux de tout être en quête d’individuation : comment s’émanciper sans se perdre ? Comment rester fidèle à l’héritage sans y être enfermé ? C’est le cœur du travail d’appropriation de l’histoire familiale : sortir du fantasme d’une loyauté sacrificielle pour tracer sa propre voie.
La musique comme langage de l’âme
Car c’est bien là que réside la magie de Melting-Pot. La musique est plus qu’un art : elle est le langage commun, le liant du récit. Loin d’un effacement des identités, elle les sublime. Le chef d’orchestre Pappelmeister le résume : un orchestre n’est pas un brouhaha de sons fusionnés ; c’est l’addition de singularités, de timbres, de voix qui dialoguent, s’écoutent, s’accordent.
La métaphore musicale devient alors politique et existentielle : une fraternité n’est possible que si chacun joue sa propre note, sans peur de se perdre dans l’ensemble.
Dans cette Amérique rêvée mais pas idéalisée, tant la pièce évoque aussi le racisme, le consumérisme effréné, et les chimères du capitalisme, David devient un double symbolique des grands musiciens juifs du XXe siècle, des frères Gershwin à Léonard Bernstein. Comme eux, il est prophète et compositeur, violoniste et bâtisseur de ponts. Sa musique, nourrie de chants yiddish comme ceux de Sarah Gorby et de jazz américain, de douleur et d’espoir, est celle d’un monde en devenir.
Israël Zangwill, l’humour pour traverser les ténèbres
Connu comme le « Dickens juif », Israël Zangwill est un penseur visionnaire, un militant sioniste de la première heure et un défenseur des suffragettes. Il est aussi un maître de l’humour et de l’autodérision. Son chef d’œuvre, Le Roi des Schnorrers (1894), qui a peut-être inspiré les personnages d’Albert Cohen qui aimait tant la Cour d’Angleterre, nous dépeint en une version truculente, la figure du Cohen, mendiant magnifique et princier. Certains personnages de Melting-Pot rappellent cette veine savoureuse : la domestique hébraïsée, le baron englué dans ses préjugés, ou encore le millionnaire américain bigame pathétiquement grotesque dans ses tentatives de séduction amoureuse.
Un théâtre de la transmission et de l’arrachement
En mettant l’accent, dans son adaptation, sur la question du pardon et du legs transgénérationnel plutôt que sur le dilemme du mariage mixte, Marie-Céline Courilleault offre une lecture profondément actuelle de Melting-Pot. Comment transmettre sans transmettre la haine ? Comment faire le deuil d’un passé sanglant quand les crimes des pères sont encore visibles dans les corps et les mémoires ? La pièce pose, en filigrane, cette question terrible : peut-on pardonner ce qui n’a jamais été reconnu ? L’évocation des pogroms russes ne peut que faire résonner celui du 7 octobre 2023.
Le creuset, pas le mortier
Le creuset préconisé par Israël Zangwill n’est pas un gouffre d’indifférenciation. À l’opposé d’un mortier, ce melting pot n’est pas un lieu d’écrasement. Il ne prône pas l’assimilation aveugle, dénoncée dans la pièce à travers une scène de Pourim, où le nez rouge du déguisement devient le symbole de l’effacement de soi. Zangwill défend un projet d’intégration où chacun joue sa partition. Un orchestre, c’est une entité collective qui ne fonctionne que si chaque instrument se distingue. Ce n’est pas le mortier qui broie les identités, ce n’est pas un « mort-tu- y-es » qui écrase les singularités par la loi du nombre. C’est une symphonie. Un lieu d’altérité où chacun peut et doit rester singulier pour participer à l’harmonie collective.
Comme le dit David, face au poids des générations et aux rivières de sang : « Je dois trouver une nouvelle corde à mon violon. »
Melting-Pot est une pièce bouleversante, drôle parfois, mais surtout profondément humaine. Elle rappelle à chacun que l’émancipation n’est pas un reniement. C’est une traversée. Et qu’il faut sans cesse trouver l’équilibre entre « honorer » et « partir », entre la fidélité aux morts et la promesse des vivants.
Le pianiste Evgeni Kissin, dans son ouvrage autobiographique « Avant tout envers toi-même, sois loyal »1, Mémoires et réflexions d’un prodige de la musique2, confie : « Dernièrement, en revoyant Office romance, le film d’Eldar Razianov qui date de 1977, je fus interpellé par une chanson à laquelle je n’avais jamais fait attention. Je décidais même dans apprendre les paroles :
Laisse les murs de ta maison se lézarder Abandonne les chemins menant à l’obscurité. Il n’y a pas de trahison plus triste sur terre, Que se trahir soi-même.
C’est tellement impitoyable et vrai, tout comme les mots du rabbin Zusya d’Annopol : « Quand je mourrai, le Très-Haut ne me demandera pas pourquoi je n’étais ni Abraham ni Moïse durant les moments difficiles, il me demandera pourquoi je n’étais pas Zusya ! »
Jacques Lacan le dit autrement : céder sur son désir est la seule faute morale.
Et le parcours d’une analyse serait de surmonter ses guerres intérieures pour pacifier sa relation à l’autre, trouver ce point d’équilibre, unique pour chacun, entre se faire le passeur de son héritage et être le créateur de son chemin singulier vers l’avenir.
À voir jusqu’au 19 octobre au Studio Hébertot. À ne pas manquer (surtout avec les adolescents !).
Melting-Pot De Israel Zangwill Adapté par Marie-Céline Courilleault. Mis en scène par Marie-Céline Courilleault Avec Ugo Clément, Anastasia Kryukova, Luc Piat, Betty Reicher, Bérénice Olivares ou Gabrielle Auxiette, Bruno Valayer ou Willy Pevet, Pascal Daubias ou Vladimir Mijatovic, Derek Robin ou Sébastien Gill et Izabelle Laporte ou Clémence Thomas. Traduit de l’anglais par : Marie-Céline Courilleault.


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