Avec Avignon, une école, Fanny de Chaillé invite quinze jeunes comédien et comédiennes de la Manufacture – Haute école des arts de la scène de Lausanne – à revisiter, reconstituer, rejouer des moments saillants, des archives, des anecdotes du Festival d’Avignon, depuis ses débuts jusqu’à aujourd’hui. C’est jouissif et beau.
Fanny de Chaillé
En 2024, Fanny de Chaillé prend la direction du TNBA, Théâtre national Bordeaux Aquitaine et de son école. Elle succède à la grande Catherine Marnas. Fanny de Chaillé est une artiste pluridisciplinaire – metteuse en scène, chorégraphe, performeuse – formée à l’Esthétique à la Sorbonne dans les années 1990. Depuis plusieurs années, son travail ne se limite pas à un seul genre : théâtre, danse, performance, formes hybrides, installations, dispositifs multiples, toujours avec un souci de mêler corps et voix, de questionner le plateau, les archives, le geste, la mémoire. Dans Avignon, une école, l’appariement entre texte et corps est formidable de naturel et de virtuosité.

Avignon, une école
Le ton est celui d’une récapitulation, d’un inventaire, d’un vivant reliquaire. Le biais est à la fois respectueux et plein d’ironie, léger et joyeux. On y retrouve des extraits de spectacles mythiques, des prises de bec de coulisses, des souvenirs vécus par des artistes ou des spectateurs, des tensions culturelles (la place du classique, le théâtre engagé, les débats), recréant un kaléidoscope vivant de ce que fut Avignon de Jean Vilar.

Le spectacle brille par sa joie : la joie de raconter, de transmettre, de faire revivre une tradition sans la sacraliser, mais en la rendant à la fois familière et radicale. On rit souvent : devant l’imitation bluffante des voix, des comportements, devant les contrastes entre un patrimoine imposant et la fraîcheur des jeunes interprètes qui découvrent, questionnent, s’amusent. L’humour est utilisé non comme une simple digression, mais comme un outil critique, un moyen de désamorcer l’anxiété de l’histoire et de la mémoire, en consolidant le combat de la metteuse en scène pour la transmission. C’est épatant.

La danse
Le geste dansé, lorsqu’il intervient, ne fait pas que ponctuer. Il n’est pas une respiration à la façon des comédies ballets de Molière. La danse ajoute au discours. Corps et voix ne se contentent pas de coexister, ils dialoguent. Ces moments de danse, ou plus largement de mouvements font surgir une autre mémoire : une mémoire physique, cinétique, corporel, de la perlaboration . Le théâtre, particulier de Chaillé, fabrique un espace où le corps est porteur d’histoire, donc de transmission.
Cet amour de Chaillée pour le théâtre et son festival d’Avignon s’amuse des anciens combats, et des anciennes croyances et des certitudes. En cela, le spectacle est un partage joyeusement mélancolique et savamment équivoque. Il redonne au Festival d’Avignon non pas un lustre nostalgique, mais un regard critique. La mise à distance des anciennes passions contribue à notre plaisir de spectateur. Ce magnifique dispositif s’égratigne un peu dans la toute dernière partie du spectacle, lorsqu’une référence à Rebecca Chaillon est introduite, et qu’un des élèves brandit à l’envers un drapeau palestinien. Deux gesticulations comme une concession aux crédulités et radicalités du moment. Cette concession ne ruine pas le spectacle. Car la pièce brillante a les moyens de tenir un propos critique puissant et fin.

Avignon, une école, est une œuvre jubilatoire. On en sort grandi, avec l’envie de croire que la transmission autorise la nouveauté, que la mémoire est notre bien commun.
Conception et mise en scène Fanny de Chaillé. Avec la Promo M du Bachelor Théâtre de La Manufacture – Haute école des arts de la scène, Lausanne : Martin Bruneau, Luna Desmeules, Mehdi Djouad, Hugo Hamel, Maëlle Héritier, Araksan Laisney, Liona Lutz, Mathilde Lyon, Elisa Oliveira, Adrien Pierre, Dylan Poletti, Pierre Ripoll, Léo Zagagnoni et Margot Viala. Assistanat : Grégoire Monsaingeon et Christophe Ives. Conception lumières : Willy Cessa. Conception sonore : Manuel Coursin. Costumes : Angèle Gaspar. Régie générale : Emmanuel Bassibé. Régie son : Amon Mantel. Collaboration à la copie d’archives : Tomas Gonzalez. Remerciements aux équipes administratives et techniques de La Manufacture – Haute école des arts de la scène, Lausanne et du tnba – Théâtre national Bordeaux Aquitaine – direction Fanny de Chaillé. Crédit photo Marc Domage. Vu le 1 octobre 2025 dans le cadre du Festival FAB.

