Au Studio Hébertot, jusqu’au 15 février 2026

Il y a quelque chose de délicieusement décalé dans cette Passion des Femmes, adaptation signée Jean-Pierre Hané de onze nouvelles de Maupassant. Car le spectacle opère sur deux registres contradictoires autant que complémentaires : d’un côté, une mise en scène classique, presque sage, qui sent bon les matinées en habit ; de l’autre, un texte qui, sous ses atours de chronique Belle Époque, nous renvoie avec violence nos turpitudes contemporaines.

Un écrin suranné pour un propos intemporel

Disons-le d’emblée : la mise en scène de Jean-Pierre Hané ne révolutionnera pas l’art dramatique. Costumes d’époque signés Vincent Dupeyron, lumières sobres de Laure-Anne Néré, jeu frontal et conventions théâtrales assumées : nous sommes dans du théâtre de texte à l’ancienne, celui qui ne cherche ni à épater ni à bousculer les codes. Dans un décalage entre forme épurée et fond brûlant, le spectacle réussi trouve sa pertinence. Et ses rires.

Hané a eu l’intelligence de ne pas moderniser artificiellement Maupassant, de le laisser parler depuis son XIXe siècle patriarcal et étouffant. Et c’est justement parce que rien n’a été actualisé que tout résonne avec une acuité troublante.

Maupassant, ce misogyne qui aimait trop les femmes

Le texte porte indubitablement les stigmates de son époque. Maupassant, ce “faune invétéré” écrit depuis une position d’homme du XIXe siècle, avec tout ce que cela suppose de condescendance involontaire, de regard masculin surplombant et d’attitudes où les femmes sont souvent réduites à leur corps ou à leur statut d’objet du désir. Le vernis misogyne craque sous chaque réplique, les hommes s infantilisent, les femmes rusent pour exister.

« Ne soyez pas si naïfs messieurs, vous n’êtes maitres de rien » !

Ces femmes qui “se servent des codes de la gent masculine et leur appliquent les mêmes méthodes” ne sont pas des victimes plaintives mais des combattantes rusées. Rosalie Prudent, les héroïnes d’Au bord du lit, de Sauvée ou du Baiser déploient une énergie roublarde, une capacité de manipulation qui fait d’elles les véritables maîtresses du jeu.

Le ghosting expliqué en 1881 : anachronisme ou prescience ?

Lors d’une scène stupéfiante, l’un des personnages masculins, Jacques (Jean-Pierre Hané lui-même, sobre et efficace) détaille avec une précision quasi ethnographique cette technique du ghosting, de l’évaporation, cette façon de ne plus répondre aux lettres, de faire comme s’il n’existait plus. N’importe quel trentenaire d’aujourd’hui, smartphone en main et notifications Tinder anxiogènes, reconnaîtra immédiatement la pratique.

La salle rit, beaucoup … dans son miroir.

Une distribution solide à géométrie variable

Côté interprétation, Bérengère Dautun, dans le rôle de la Tante Aimée, apporte toute sa stature de sociétaire honoraire de la Comédie-Française. Sa voix grave et son autorité naturelle incarnent parfaitement ces femmes d’expérience qui ont appris à naviguer dans un monde d’hommes. Catherine Piffaretti, fidèle complice de Hané depuis trente-cinq ans, compose une Jeanne pétulante et volontaire. Elle est une diva sur scène et emporte les rires les plus clairs.

Les deux jeunes comédiens, Rose Sorin et Mateo Autret Vasquez, issus du Conservatoire du Centre Mozart où enseigne Hané, apportent une fraîcheur bienvenue, de ceux qui sont en route vers la profondeur à acquérir pour incarner la complexité des rapports de séduction. Quant à Jean-Pierre Hané, il se glisse dans son propre spectacle avec l’aisance du praticien chevronné, sans chercher à voler la vedette mais sans s’effacer complètement non plus.

Un théâtre qui assume son décalage

Au final, La Passion des Femmes est un spectacle qui ne prétend à rien d’autre qu’à ce qu’il est : une honnête adaptation de Maupassant, jouée avec sérieux et respect du texte, dans une mise en scène qui privilégie la clarté à l’innovation.

Dans un paysage théâtral souvent obsédé par l’air du temps de la reconstruction, de la relecture systématique des classiques, de la dégenrisation systématique et abusive, il y a quelque chose de rafraîchissant à voir un metteur en scène assumer pleinement une lecture droite, frontale, qui fait confiance à l’intelligence du texte et à celle des spectateurs.

Et le pari fonctionne : en laissant Maupassant parler depuis son époque sans chercher à le moderniser, Hané nous offre un spectacle d’une actualité criante.

Le rire que provoque le spectacle est un rire de conjuration. On rit de ces personnages d’un autre temps, de leurs stratégies surannées, de leur langage précieux. Mais on rit aussi, plus douloureusement, de nous-mêmes, de notre incapacité collective à sortir de ces schémas toxiques que nous reproduisons depuis des siècles.

Le chemin vers des rapports égalitaires entre hommes et femmes, comme le note justement Hané, est loin d’être terminé. Nous ne sommes pas au bout du chemin. Un siècle et demi après Maupassant, on ne peut que lui donner raison.


La Passion des Femmes, adaptation de Jean-Pierre Hané d’après Guy de Maupassant. Mise en scène : Jean-Pierre Hané. Avec Bérengère Dautun, Catherine Piffaretti, Rose Sorin, Mateo Autret Vasquez et Jean-Pierre Hané. Studio Hébertot, jeudi, vendredi, samedi à 21h, dimanche à 14h30. Jusqu’au 15 février 2026. Vu le 2 janvier 2026.

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