Mon côté Wertheimer (Les mères poules ne font pas des mouettes), de et avec Chloé Oliveres au Théâtre 13 / Glacière, du 8 au 24 janvier 2026 .

Et si la folie n’était qu’une histoire de degré, de contexte, de silence transmis ? Dans Mon côté Wertheimer (Les mères poules ne font pas des mouettes), Chloé Oliveres transforme la salle de théâtre en service psychiatrique et le mal de vivre, les archives familiales en machine à laver. Un seule-en-scène bouleversant et drôle, qui fait entendre les voix des femmes que l’histoire a trop souvent rendues folles, ou que l’on a dites telles.

« Ça ne prévient pas ça arrive. Ça vient d e loin. » La chanson Le Mal de vivre de Barbara pourrait être la bande-son secrète de Mon côté Wertheimer. Elle en est l’ossature intime. Le spectacle avance comme la chanson : par nappes, par retours, par transmissions souterraines. Ce qui vient de loin, ici, ce sont des femmes. Des mères, des grands-mères, une arrière-grand-mère internée à Sainte-Anne, une lignée juive ashkénaze traversée par l’angoisse, la peur de la folie, et cette question obsédante : est-ce héréditaire, matrilinéaire, comme la judéité ?

Dès l’entrée en salle, le théâtre devient hôpital psychiatrique. Ou peut-être l’inverse. La folie est partout, semble dire la pièce, ce n’est qu’une question de degré.
Un rideau blanc, tissé de fils entremêlés, tombe comme une membrane : réseau de neurones, enchevêtrement des générations, frontière fragile entre le dedans et le dehors, le conscient et ce qui déborde.

Devant lui, une machine à laver. Objet trivial et redoutable. Boîte crânienne. Archive familiale. Lieu du nettoyage impossible. On y brasse le linge sale, les dossiers médicaux, les diagnostics d’hier : mélancolie, hystérie, érotomanie et ceux d’aujourd’hui, plus polis, plus stabilisés, mais toujours chargés d’angoisse.

Chloé Oliveres est seule en scène, et pourtant elles sont nombreuses. Elle joue toutes les femmes de sa lignée par de subtils déplacements de corps, de voix, de démarche.
Les hommes sont presque absents. Ils sont le décor lointain d’un monde violent qui, pendant des siècles, a poussé les femmes vers la folie : esclavage domestique, maternité comme assignation, sexualité sans amour ni tendresse, viol conjugal, double journée, fausse libération des années 70. On brûlait les sorcières, on enfermait les hystériques. Aujourd’hui, on prescrit, on stabilise, on contient. Mais au moins, on parle enfin, et surtout, on écoute.

« Il n’y a pas de folie, sinon celle que l’on enferme », écrivait Antonin Artaud, lui qui savait ce que la psychiatrie pouvait faire taire. Ici, la parole circule. La pièce rappelle combien la psychanalyse a humanisé le soin psychique en donnant la parole aux dits fous, en leur permettant de se subjectiver. Comment ne pas entendre aussi Virginia Woolf, lorsqu’elle affirmait : « Une femme doit avoir de l’argent et une chambre à soi si elle veut écrire. » On devient fou, oui, de ne pas avoir droit à une chambre à soi. Victorine Wertheimer et Virginia Woolf partagent d’ailleurs les mêmes initiales : VW. Coïncidence ou clin d’œil à ce destin commun de femmes trop sensibles jetées dans un monde brutal ?

La mère de Chloé, Simone n’est pas une mère poule. Elle est une mère poule mouillée. L’anxiété grelotte comme un froid permanent. Ironie magnifique : cette mère est devenue chercheuse en physique thermique. Elle a toujours eu froid de peur. Chloé, elle, tient sa névrose pour tenir celle de sa mère. Winnicott parlait de la crainte de l’effondrement : ici, poser des questions risquerait de faire tomber la mère.

La pièce est construite comme des poupées russes, une matriochka transgénérationnelle. Chaque famille a sa folle. La « matrophobie », la peur de ressembler à sa mère traverse tout le spectacle. Et pourtant, ce qui advient, peu à peu, c’est la tendresse. Le rire aussi. Un humour juif, salvateur.

« Quelle différence y a-t-il entre un tailleur et un psychanalyste ? Une génération. » dit la célèbre blague juive. Ici, on pourrait dire : quelle différence entre une femme dite folle et une femme libre et artiste ? Quatre générations.
Chloé Oliveres a pu avoir un fils, devenir artiste. Ce sera aux mères d’aujourd’hui d’apprendre à faire grandir des fils capables de rendre des femmes « folles », mais seulement de la bonne manière…

Chloé Oliveres évoque la violence psychiatrique : la contention, la cure de sommeil, la lobotomie, les soins sans parole, un médecin pour des centaines de malades. Les médicaments permettent souvent aujourd’hui une vie presque normale, la fin de l’asile, la possibilité d’un espace protégé plutôt qu’un enfermement. La folie a changé de camp. Elle fascine. Elle fait moins peur. Elle devient parfois même un signe d’extrême sensibilité dans un monde fou.

Comme chez Barbara, le mal de vivre se porte « en bandoulière », « comme un bijou ». Et puis, sans prévenir, quelque chose bascule. La chanson le dit : « Et puis un matin, au réveil… la joie de vivre. »
La pièce aussi. Elle se termine par une phrase d ’une simplicité d évastatrice : « Elle m’a embrassé, pour la première fois. »

Un geste minuscule. Une révolution. Une mère qui embrasse. Une transmission réparée. Un matrimoine réconcilié.

On sort de Mon côté Wertheimer ému, allégé, traversé. Avec l’envie de regarder autrement nos mères mélancoliques ou anxieuses, de cesser de confondre folie et non-conformité, et d’en finir avec la « psychophobie ». C’est un spectacle profondément politique, au sens le plus intime : il nous autorise à transformer le mal de vivre en joie de vivre.


Mon côté Wertheimer (Les mères poules ne font pas des mouettes) Texte et jeu : Chloé Oliveres
Co-mise en scène et collaboration à l’écriture : Papy
Scénographie : Émilie Roy Lumières : Arnaud Le Dû Costumes : Sarah Dupont Chorégraphie : Jean-Marc Hoolbecq Production : Little Bros. Coréalisation : Little Bros. ; Théâtre 13 Lieu : Théâtre 13 / Glacière, Paris Dates : du 8 au 24 janvier 2026 Vu le : 10 janvier 2026

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