À l’image de Cyrano, Cyrana rejette toute tentative d’approche parce qu’elle se croit non désirable. Complexant sur ses fesses, elle compense sa libido par l’intellect et l’engagement humanitaire. L’épopée d’une jeune femme autour de laquelle une foultitude de personnages vont se bousculer pour donner vie à une intrigue passionnée, où l’humour et la tendresse ne sont jamais loin.

La vie est pleine de surprises. Le psychanalyste n’est jamais insensible au surgissement de l’inattendu en séance. Il apprend à entendre, au fur et à mesure que son expérience de clinicien le lui enseigne, dans tel lapsus, acte manqué, ou surgissement de l’inouï, la présence de l’Inconscient. Lacan aimait parfois à appeler cela « la logique du signifiant ».

Ce qui détermine la pratique de l’analyste et motive son acte ne va pas sans influer sur sa vie entière et stimuler sa réflexion dans le registre de ce que l’on pourrait la psychanalyse du quotidien.

Ainsi quittait-on, il y a quelques années, la sémillante Juliette Wiatr, héroïne alors de la série télévisuelle Plus belle la vie sur France 3, et rencontrée au cours d’un tractage pour son premier one woman show, Le Songe de Mina, vu au théâtre Montmartre-Galabru. On la retrouve, près de 15 ans après, au détour d’une rue de ce même village, après un autre bout de carrière dans la publicité télévisuelle, les séries, et un peu de cinéma, dans son nouveau seul en scène: Cyrana, au Théâtre de la Manufacture des Abbesses. La vie sur la butte est ainsi faite qu’elle permet ce genre de retrouvailles aux oiseaux de nuit, amateurs de théâtre, dans les bars et les restaurants.

Mais entre deux entrevues la demoiselle a fait du chemin et revient avec un nouveau spectacle mis en scène par un autre héros de la butte: Jean Pierre Jeunet en personne, assisté de Pierre-Louis Gallot. Juliette Wiatr a vécu avec le célèbre réalisateur un tel coup de foudre artistique qu’elle a réussi à le mettre au théâtre et à la mise en scène. Et force est de constater qu’il y a un peu de l’atmosphère onirique et naïve d’Amélie Poulain, en quête de son prince charmant, dans ce spectacle se jouant à deux pas des lieux historiques du tournage de ce film devenu un classique.

A l’ère cependant des fanfictions et des réécritures de la littérature classique, n’était-il pas logique de voir surgir une « Cyrana », comme revers féminin du célèbre Cyrano de Bergerac, rendu populaire par Edmond Rostand? On laissera de côté, un instant, les réserves que nous inspirent les radicalités intersectionnelles contemporaines dans leur appétit pour les réécritures en tout genre, pour nous concentrer sur le propos pas du temps militant de Juliette Wiatr et lui rendre hommage.

Cyrana, jeune fille à la voix fluette, au débit rapide et au postérieur qu’elle juge définitivement trop imposant, cherche du sens à sa vie et désire être utile aux autres. Elle

ressemble un peu à ces catholiques de gauche qui aspirent à trouver, dans le monde, l’équivalent d’une vie oblative. Aussi, c’est dans l’association « Vivre autrement » qu’elle choisit de s’engager. Là, sous la direction autoritaire et proactive – exigeant de ses employés un sourire permanent – de Chantal de Guerniche, s’activent tout un ensemble d’assistants sociaux, de formateurs, de professeurs de langue qui font vaillamment face aux difficultés matérielles et intellectuelles de ceux qui leur sont confiés. Du jeune de banlieue désœuvré transformé en rappeur, de l’homme à tout faire du lieu à l’artiste dépressive à la carrière en berne, le spectacle offre toute une galerie de portraits savoureux, auxquels tente de venir en aide Cyrana, jamais en mal de temps à donner et de bonnes oeuvres à accomplir. Oui mais voilà, comme toutes les grandes investies, Cyrana ne sait pas dire non aux autres et… ne sait pas s’aimer elle-même. Juliette Wiatr dresse là, pour le coup, un portait en pied assez bien campé d’un caractère que l’on retrouve souvent sur nos divans et qui sera utile à plus d’un psychanalyste.

C’est par le détour d’une ingénieuse fiction – ce simulacre si révélateur comme nous le rappelle Baudrillard – que Wiatr va trouver une issue à la vie de son personnage. Venu des pays de l’Est, Axel, nouveau technicien du lieu, ne manque pas de faire tomber rapidement sous son charme la timide Cyrana, tant complexée par son fessier. Oui, mais voilà que surgit Christiane, dite Chris, une jeune femme envoyée là pour accomplir sa peine de « TIJ » (entendez « Travaux d’Intérêts Généraux »). Elle a un physique bien plus avantageux et des manières de se dénuder l’épaule qui ne manque pas de piquer le technicien. Cependant l’audacieuse Christiane ne sait pas parler. Bien évidemment, Cyrana-qui-ne-sait-pas-dire-non se précipite pour proposer son aide à la jeune femme et en profiter, au passage, pour sacrifier son désir sur l’autel de ses complexes. Ce qui offre l’occasion d’une amusante réécriture de la « scène du nez », en substituant au complexe qu’impose à Cyrano sa protubérance nasale, celui qu’inspire à Cyrana son côté callipyge. Un peu plus loin, on peut entendre, dans la même veine, une nouvelle version de la « scène du balcon ». On laisse le spectateur découvrir ces moments.

L’ingéniosité de Juliette Wiatr est de prêter à Chris-Christiane une générosité que Rostand n’a pas conféré à Christian de Neuvillette. La jeune insolente et dévergondée a du coeur et découvre les sentiments de Cyrana pour Axel… prémices d’un dénouement féérique à notre fiction comme on en trouve qu’à Montmartre et leçon de vie pour Cyrana qui apprend enfin à dire non et à refuser les abus en tout genre.

Seul en scène fait de bout de ficelles, de moments poétiques ou oniriques qui portent la marque de Jeunet et son intérêt pour les modestes et les paumés, porté à bout de bras par une Juliette Wiatr qui excelle dans l’art mimétique du portrait, qui joue tous les rôles comme son héroïne assume toutes les tâches (et qui tracte quand elle ne joue pas), Cyrana est un spectacle touchant, comme son actrice, un hommage drolatique aux petits et à leur dignité, qui vaut qu’on le voit.


Cyrana de et avec Juliette Wiatr
Mise en scène de Jean-Pierre Jeunet et Pierre-Louis Gallot Théâtre de la Manufacture des Abbesses du 3 Décembre 2025 au 24 Janvier 2026, avec prolongations – Du Mercredi au Samedi à 19H00.Et au festival d’Avignon OFF, au Théâtre de La Tache d’encre, du 4 au 25 juillet à 19h00.Malou Boulet – Régie Sévrine Grenier Jamelot – Diffusion Muriel Henry – Collaboration artistique Julien Lecat – Création son Guillaume Rouchet – Création lumière Sandra Vollant – Presse

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