Il y a dans le théâtre contemporain une tentation tenace : celle de surcharger Tchekhov. De le psychologiser, de l’épaissir, de lui greffer une névrose de classe ou une poésie qui flatte l’intelligence du spectateur. Sans jamais le déranger vraiment. On connaît ces mises en scène où la Mouette devient un atlas de l’inconscient bourgeois, où chaque silence est glosé, où les personnages portent le poids d’une intériorité que le texte, lui, se refuse d’expliciter. Convenables. Souvent belles.
Sara Llorca fait exactement le contraire. Et c’est pour ça que Comme une mouette fera date.
Revenir à l’os
En partant de l’adaptation de Marguerite Duras — déjà une opération de coupe, d’élaguage, de recentrement — puis en allant encore plus loin dans le dépouillement, la metteuse en scène et autrice accomplit du neuf : elle rend à Tchekhov sa cruauté naturelle, sans filet, sans explication. Elle taille dans le vif. Elle resserre. Ce qui reste, ce n’est pas le distillat d’une pensée, c’est la vie elle-même dans son flux absurde et impitoyable. La comédie humaine imaginée par Tchekhov.
Oublions les scènes de désœuvrement bourgeois. Oublions les apartés psychologiques. Ce que Llorca garde, c’est un essentiel : des êtres médiocres, soumis à leur destin, qui affrontent la vacuité comique et ridicule de leur existence. Des êtres simples. Des êtres proches de nous auxquels nous pouvons — et c’est là le coup de génie — nous identifier.
Car c’est bien ce qui se passe dans la salle. Débarrassés du confort de la distance psychologique, nous ne regardons plus ces personnages de haut. Nous les reconnaissons. Leur absurdité est la nôtre. Leur incapacité à aimer sans détruire est la nôtre. Leur façon de sacrifier les autres sur l’autel de leurs propres désirs, sans même le conscientiser, sans même s’en excuser vraiment — tout ça nous appartient.
La non-épaisseur comme technique
Il faut saluer l’ensemble de la distribution qui offre une performance collective d’une cohérence remarquable. Jouer sans épaisseur psychologique est une discipline exigeante, le comédien habitué à construire son personnage par couches, à chercher la motivation profonde, la blessure d’enfance, le désir inconscient. Le biais : proposer au public la surface seule, et faire de cette surface un abîme.
Adrien Guiraud (Constantin) et Antonin Meyer-Esquerré (Boris) accomplissent le tour de force avec aisance. Leurs présences sont nettes, économes, terriblement vivantes. Sara Llorca, en Irina, compose une mère dont la petitesse est source d’une humanité déchirante. On ne comprend pas Irina. On ne la plaint pas. On ne la juge pas non plus. On la voit. Et on n’est pas prés d’oublier cette vision-là, la sadisation tranquille, naturelle d’une femme qui sacrifie son fils à sa propre image.
Nina, ou la composition déchirante
Mais la révélation absolue de la soirée, celle qui emporte tout, c’est Emma Prin dans le rôle de Nina. Il faut l’écrire : sa composition déchirante est d’une justesse qui laisse sans voix.
Emma Prin ne joue pas Nina comme une victime, ni comme une héroïne romantique de sa propre destruction. Elle joue une Nina « ordinaire » qui rêve, qui se cogne, qui tombe, qui se relève. Et dans le dernier acte, quand tout s’est brisé, elle trouve une façon d’habiter ce brisement qui est à la fois totalement simple et absolument insupportable. Ses monologues — et on n’est pas près de les oublier — ne sont pas des arias de théâtre. Ce sont des moments de vérité, sans ornement ni pathos. Juste une voix, un corps.
En ôtant la psychologisation, en refusant aux personnages leurs explications intérieures, on nous libère. Le vide devient l’espace de nos propres réflexions, de nos propres associations, de nos propres dilemmes. On ne sort pas de Comme une mouette en pensant aux personnages. On sort en pensant à soi.
Une lecture foisonnante, indispensable
Cette adaptation est innovante, certes. Mais elle est un retour aux sources. Elle ne trahit pas Tchekhov : elle lui fait confiance. Elle remet la pièce dans les mains de ce qu’elle a toujours été : une réflexion sur rien d’autre que le sens de la vie, et sur la cruauté singulière qui réside dans l’amour et dans sa quête. La comédie comme forme de résistance contre le tragique. La farce de l’incompletude.
À ce titre, Comme une mouette devient un outil de lecture — riche, foisonnant, prodigue — pour tout le théâtre de l’auteur russe, pour toute cette âme slave qui nous parle de l’existence intolérable, vaine irrésistiblement drôle. Nous sommes médiocres mais dignes d’être regardés, dans nos vanités, dans nos désirs de nous accomplir.
Tant d’enseignement, nous ne l’attendions pas. Courez-y.
Comme une mouette, mise en scène et réécriture Sara Llorca, d’après l’adaptation de La Mouette (Tchekhov) par Marguerite Duras. Avec Adrien Guiraud, Sara Llorca, Benoît Lugué, Antonin Meyer-Esquerré, Emma Prin. CDN Normandie-Rouen, Théâtre des deux rives. Tournée en cours.


Laisser un commentaire