Christelle Harbonn croit que le théâtre commence là où le récit officiel s’arrête — dans les seules zones où l’on reconnaît quelque chose de vrai sur soi. La tradition séculaire n’est jamais chez elle un décor : elle est la matière même du présent, le socle invisible de chaque rencontre. Le hic et nunc du plateau n’a de sens que parce qu’il est traversé par tout ce qui l’a précédé.

Quatre langues, cinq interprètes, des marionnettes surgies du conte et de l’inconscient collectif : Mauvais Esprit, création de la compagnie Demesten Titip, plonge dans l’universalité des croyances populaires et des peurs héritées de l’enfance. Christelle Harbonn et Karima El Kharraze signent un spectacle qui n’explique pas nos superstitions — il les habite, et nous rappelle, avec Freud, que croire n’est pas une erreur : c’est une nécessité.
Freud savait que personne n’échappe à la croyance. Non parce que l’humanité serait naïve ou arriérée, mais parce que croire est une fonction psychique — inévitable, inévitée. L’illusion religieuse, écrivait-il, n’est pas une erreur de raisonnement : c’est une réponse au vertige. Face à la démesure du réel, face à la mort qui attend et à l’autre qui menace, nous fabriquons des récits protecteurs — des djinns à tenir à distance, des couteaux sous l’oreiller, des ongles soigneusement coupés pour ne pas offrir gîte aux esprits mauvais. Et nos phobies, loin d’être de simples dysfonctionnements, ont cette fonction paradoxale et précieuse : elles nous offrent de soutenir le monde, et de nous soutenir au monde. Avoir peur de quelque chose de précis, c’est encore une façon de donner forme à l’informe, de circonscrire l’angoisse, de la rendre habitable.

C’est exactement là que Mauvais Esprit prend racine — et c’est ce qui le rend précieux. Christelle Harbonn et Karima El Kharraze ne font pas un spectacle sur la superstition : elles construisent un spectacle d’une esthétique solide sur la nécessité anthropologique de croire, sur cette graine plantée dans notre première innocence par ceux qui nous aimaient. Et qui avaient peur pour nous.
Harbonn explique avec une lucidité désarmante. C’est en transmettant à sa fille de deux ans la peur du chaud, du froid qu’elle lui aura insuffler le mauvais esprit. Elle lui aura enseignée, sans le savoir, les premières formes du langage symbolique par lequel un sujet apprend à habiter un monde qui par essence le dépasse.

Le dispositif dramaturgique est à la hauteur de cette ambition. Quatre langues — arabe, français, lingala, mandarin — coexistent sur le plateau sans se hiérarchiser, portées par cinq interprètes dont les corps et les voix forment un ensemble d’une cohérence et en même temps d’une pluralité-diversité étonnante. Ce multilinguisme n’est pas une posture: elle est l’ADN de l’artiste. Elle est une rencontre merveilleuse entre l’individuel et le collectif.
Les croyances ne se traduisent pas, elles se transmettent — par le geste, la prosodie, le récit dont on ne comprend pas les mots mais qui nous percute. La marionnette de Lou Simon ajoute une dimension supplémentaire : ces présences animales ou fantastiques qui surgissent au plateau disent quelque chose que le corps humain ne peut pas dire seul. L’esprit prend corps, partout et ailleurs, là ou habiterait la peur.
La scénographie intemporel de Manu Buttner accompagne avec intelligence ce mouvement. L’équation commence dans le familier et se dérobe en un voyage pour un univers chimérique. La création sonore électroacoustique de Gwennaëlle Roulleau sculpte cet entre-deux. L’ensemble enveloppé dans une création lumière intense ( Guillaume Pons)est magnifique et confirme la maîtrise du geste.
Ce que Mauvais Esprit réussit, c’est de nous rendre nos peurs sans nous en débarrasser. Le spectacle fait ce que fait le conte depuis toujours : il donne une forme au tremblant, une langue à ce qui résiste à la langue justement, une scène (et l’autre scène freudienne) à ce qui jusque-là n’avait lieu que dans le noir de nos têtes.
Nous en sortons un peu plus légers. Car depuis l’aube de l’humanité, avoir peur ensemble est l’une des façons les plus anciennes de se sentir moins seul. Et sera dit à une autre, à un autre : « ne t’en fais pas , tu es plus fort.e que le diable ».
Compagnie Demesten Titip
Écriture Karima El Kharraze et Christelle Harbonn
Mise en scène Christelle Harbonn
Avec Fanny Avram, Jung Shih Chou, Ahmed Fattat, Aristote Luyindula et Lou Simon
Dramaturgie Karima El Kharraze
Création objets marionnettiques Lou Simon et Florence Garcia
Scénographie et régie générale Manu Buttner
Création sonore Gwennaëlle Roulleau
Régie son Paulin Bonijoly
Création et régie lumière Guillaume Pons
Création costumes Lucie Guillemet
Administration, production, diffusion Bureau Retors Particulier
Production déléguée Demesten Titip
COPRODUCTIONS ET SOUTIENS
Théâtre de Choisy-le-Roi – Scène conventionnée d’intérêt national Art et création pour la diversité linguistique,
Pôle Arts de la Scène, Friche Belle de Mai – Marseille,
Théâtre les Ilets – CDN de Montluçon,
Théâtre du Bois de l’Aune – Aix-en-Provence,
Théâtre Durance (soutien à la résidence) – Scène nationale de Château-Arnoux,
Espace Michel-Simon – Ville de Noisy-le-Grand,
RÉSIDENCES
Maison Denise Masson, Marrakech,
Institut Français de Marrakech – Maroc
CIRCA – La Chartreuse – Villeneuve-lez-Avignon
Avec la participation artistiquedu Jeune Théâtre National et du Fonds d’insertion pour jeunes artistes dramatiques, DRAC et Région SUD
Création le 4 mars 2025 au Théâtre de Choisy-le-Roi


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