Au sein d’une saison marquée par l’horizontalité militante, Goodbye Lindita surgit comme un passager clandestin. Mario Banushi, 28 ans, metteur en scène grec d’origine albanaise, convoque les morts, les vivants et l’entre-deux dans un théâtre d’images sans paroles d’une beauté sidérante. Une surprise absolue.

Il y a des spectacles qui arrivent à contretemps — ou plutôt, qui arrivent à point nommé pour rappeler ce qu’on avait oublié d’attendre. Goodbye Lindita est de ceux-là. Autour d’un corps inanimé, une famille se réunit. Pas un mot. Juste des gestes, de la lumière, des corps — et soudain, quelque chose de vertical se remet debout sur le plateau.

Une scène dramatique mettant en vedette trois personnes dans une pièce sombre. Deux individus se penchent sur une boîte, tandis qu'un autre est assis à une table, visiblement préoccupé. La lumière douce d'une fenêtre éclaire la scène, ajoutant une atmosphère intense.

Un bug dans la saison

Dans le paysage théâtral parisien actuel, où l’horizontalité domine — générations aplaties, filiations brouillées, transmission suspecte —, le spectacle de Mario Banushi fait figure d’anomalie heureuse. Ici, les morts comptent. Les anciens ont du poids. Les gestes rituels traversent le temps sans s’excuser de leur ancienneté. Goodbye Lindita renoue avec ce que le théâtre contemporain a parfois tendance à congédier : la verticalité — celle qui relie les vivants à leurs morts, les fils à leurs pères, les gestes d’aujourd’hui aux rituels d’avant.

Banushi ne revendique rien. Il montre simplement que cette chaîne existe, qu’elle tient, qu’elle touche — et que le public, quel qu’il soit, la reconnaît.

Le silence comme langue

La forme surprend autant que le fond. Pas un mot de texte en une heure. Ce qui pourrait sembler une contrainte ou un parti pris conceptuel devient ici évidence. Banushi travaille en peintre — il le dit lui-même — et le plateau confirme cette intuition : chaque tableau est composé avec une précision de dessinateur, la lumière de Tasos Palaioroutas sculptant les corps comme une source naturelle, entre quatre heures de l’après-midi et tombée du soir. Le résultat oscille entre le vintage et le moderne avec une grâce rare — on pense à Paradjanov, à l’iconographie byzantine, aux rituels balkaniques, sans que rien ne soit didactique ni muséal.

La beauté est là, simplement, sans justification.

Une femme passe l'aspirateur dans une pièce, tandis qu'un homme assis dans un coin semble pensif.

Les signes font plus que les mots

Les signes peuvent être plus puissants que les mots. Un corps lavé. Une robe de mariée. Une lampe. Des mains qui touchent un visage immobile. Ces images ne s’expliquent pas : elles s’éprouvent. On sort de Goodbye Lindita avec le sentiment d’avoir pensé sans avoir eu à suivre une démonstration — d’avoir été ému sans avoir été guidé vers l’émotion. C’est la marque des grands artistes.

Pourquoi on adore

Parce que Banushi, à 28 ans, fait confiance au mystère. Parce qu’il fait confiance au public. Parce qu’il fait confiance aux morts pour parler aux vivants. Dans une saison où l’Odéon a parfois semblé chercher ses marques, Goodbye Lindita arrive comme la preuve que le théâtre peut encore surprendre — non par la provocation, mais par la beauté simple d’un geste juste.


Goodbye Lindita, de et mis en scène par Mario Banushi — Odéon Berthier Paris 17, jusqu’au 5 avril 2026. Crédit © Theofilos Tsimas.

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