Le Théâtre du Soleil accueille la mise en scène de Bernard Bloch d’une pièce totalement méconnue de Heiner Müller, tragédie corrosive interdite le jour de sa création à Berlin en 1961.
La pièce de Heiner Müller raconte le ratage de l’aventure d’un socialisme qui se promettait d’émanciper les peuples. La révolution d’octobre 1917 en Russie, il y a quasiment cent ans, avait suscité tant d’espoirs. Écrite à la fin des années 50, la pièce de Müller constate dans un travail d’inventaire qu’elle considère incontournable, les écueils qu’il faudrait éviter pour aboutir à cette utopie, une émancipation des peuples qui semble bien loin aujourd’hui. La pièce fut interdite dés la première représentation. Le metteur en scène fut déporté et l’auteur Heiner Müller échappa à la prison grâce à l’autocritique qu’il rédigea,
L’histoire: au lendemain de la deuxième guerre mondiale, la RDA est sous occupation soviétique. Près du tiers des Allemands de l’Est sont des réfugiés chassés de Prusse Orientale par l’Armée Rouge : on les appelle des personnes déplacées. Les Junkers, propriétaires terriens prussiens ont fui à l’Ouest. Leurs terres sont redistribuées en parcelles de 5 hectares dès 1945 à leurs anciens journaliers. Mais il est impossible de vivre décemment avec seulement cinq hectares. L’État planifie, l’époque est aussi à la mécanisation agricole, une collectivisation forcée des moyens de production qui provoquera une résistance violente.
« On ne touche pas impunément à la propriété privée de la terre… » explique l’argument de la pièce.
Qui est ce on là? Personne sauf ce que chaque citoyen, chaque individu introjecte du monde, un mélange de son environnement social et de cette instance autoritaire qui lui est indispensable et qu’il place au dessus de sa tête faite de son pays, son gouvernement et des lois et règlements qu’il charge de le protéger. C’est donc à l’actuel que nous renvoient ces paysans désirant croire, comme des enfants, à la puissance de ceux qui les gouvernent tout en dénonçant les abus. Notre actuel de la montée des peurs, de la montée corollaire des extrêmes, de la demande pathétique et dangereuse de certains de nos contemporains pour un régime fort, pour un on solide.
C’est autour de ce « on » que la pièce est un régal psychosociologique, car ce on est le système qui décide et va connaitre tous les avatars, toutes les déformations, par exemple le motif comique (la pièce est très drôle aussi) du bourgmestre corrompu, toutes les trahisons aussi, toutes les intrigues d’appareil et tous les mensonges.
Finalement les décisions sont prises de façon régaliennes, la persuasion est remplacée par la manipulation ou la menace et pendant que les paysans s’interrogent sur l’avantage de substituer un avenir radieux à un présent comblé, le système ne se soucie ni de l’un ni de l’autre, ni d’envisager de construire une société où les deux seraient possibles ensemble.
Ce on hors champ de la pièce, est l’endroit de cette redoutable compulsion de ces gens à croire. Lorsque l’état semble s’être retiré, Heiner Muller malicieux convoque l’occulte; isolés les paysans s’en remettront au ciel et un tirage au sort sera organisé.
Le texte est fort et la mise en scène appuie le trait. Neuf chaises et des va et vient énergiques entre elles. Neuf jeunes acteurs talentueux interprètent vingt-cinq personnages (dont un cheval et un chien). Les rôles semblent interchangeables ce qui assoit la figure allégorique de ce microcosme agricole et qui donne au récitatif toute sa place et sa force.
Que cette pièce soit jouée chez Ariane Mnouchkine pourrait tromper le spectateur. Il ne s’agit pas de nostalgie ou d’un baroud d’honneur d’une pensée sur laquelle s’est rabattu depuis longtemps ses échecs et ses dévoiements. Ce texte puissant nous parle depuis aujourd’hui, Freud a gagné sur Marx, l’émancipation est celle du sujet, pas celle du peuple. La pièce de Müller cherche à savoir : mais pourquoi donc ce besoin compulsif et émouvant de l’homme pour un grand Autre en qui croire toujours et à dégommer parfois.
Et nous rions durant 1h50 à nous poser la même question.
A noter autour de Bernard Bloch : Fuck America les 20 et 21 mai au Théâtre Berthelot à Montreuil.
Crédit Photos ©Benoite Fanton
De Heiner Müller
Traduction Irène Bonnaud et Maurice Taszman
Mise en scène et adaptation Bernard Bloch
Assistante à la mise en scène Natascha Rudolf
Scénographie et costumes Bernard Bloch et Xavier Gruel
Lumières Xavier Gruel puis Luc Jenny
Musique Joël Simon
Avec
Djalil Boumar, Deborah Dozoul, Ferdinand Flame, Robin Francier, Carla Gondrexon, Agathe Herry, Hugo Kuchel, Juliette Parmentier, Jeanne Peylet


Je réagis, je laisse un commentaire