Février 2022: Les Serpents de Marie Ndiaye mise en scène jacques vincey au Rond point

critique :

Jacques Vincey inaugure une mise en scène minimaliste et magnifie le texte Les Serpents de Marie Ndiaye. L’expérience spectateur par la force hypnotique de la dramaturgie est d’abord littéraire. Puis affective et instructive.

Sous ma poudre, je me tiens

Les serpents, c’est l’histoire de trois femmes que rien ne destinait à se rencontrer sauf un homme que l’on ne verra jamais mais qui hante l’endroit. Tandis que cet homme, tel Chronos, reste confiné avec ses enfants, les trois femmes, la mère, l’épouse et l’ex-femme vont se croiser devant la maison entourée d’un champ de mais. La mère souhaite récupérer de l’argent auprès du fils. L’épouse désire sauver ses enfants. L’ex-femme souhaite réparation d’un ancien et terrible accident mortel. Mais s’agissait-il vraiment d’un accident?

Romancière confirmée, Prix Goncourt 2009, Marie NDiaye possède l’art du récit et de la dramaturgie. Sa plume brille par ce qu’elle sait restituer dans un empilement natif tous les niveaux d’interprétation. Avec Les Serpents, elle a imaginé une sonate ciselée qui veut épuiser le destin de trois femmes sous le joug d’un homme mystérieux. La pièce oscille entre fait divers sordide, conte mythologique, rêverie et hallucination fantastique. Elle bouleverse nos esprits et nos émotions, et vient gratter nos inconscients. Marie Ndiaye, au travers de cette histoire de femmes, traverse ce qui l’intéresse depuis toujours, le spectacle de la cruauté humaine. Toutefois, si chaque femme joue sa partition égoïste, une sororité réflexe émerge entre ces trois là dans leur combat pour cet homme ; une solidarité complice et rance apparaît car cet homme est un monstre. La mère dans un faux semblant qui ne cherche qu’à se briser orchestre la tragédie de l’horreur. Sous sa poudre, elle se fissurera et le cauchemar s’enfoncera dans l’inhumain. La puissance du texte vomit le désordre des psychés ; nous sommes tourneboulés. Tandis que la puissance du jeu finit de nous désorienter. 

Les Serpents m’ont mordu au cœur.

C’est par cette phrase que commence l’avant-propos de Jacques Vincey. Dans un décor vide sauf un mur d’enceintes, les comédiennes défendent leur personnage avec une tendresse pour ces femmes à la fois cruelles, grandes et fragiles. Les mots de Marie NDiaye dans leur bouche agissent comme  un venin. Benedicte Cerutti est gardienne de la vraisemblance alors que l’intrigue n’est que surprenante. Tiphaine Raffier est bouleversante.  Héléne Alexandridis mérite à elle seule tous les éloges.  L’actrice traverse l’horreur pour nous la faire partager et longtemps après les applaudissements son image et sa voix persistent en nous. 

Avec ce trio de talents, Jacques Vincey réussit une pièce qui est un régal. Sa création des hors-champ en est une des clés. Il nous semble que nous visualisons l’homme calfeutré chez lui avec ses enfants et que nous ressentons la chaleur et l’étouffement qui émanent des champs de maïs. Par sa patte le metteur en scène nous percute pour nous donner à penser quelque chose du destin multiple des femmes, alternativement ou en même temps mère, femme, ex-femme ou fille. Nous saisissons ce quelque chose qui se figure par le champ de maïs, symbole du patriarcat foncier, et qui se décrète insidieusement par le patronyme. La loi aura donné à ces trois femmes un lien aliénant lorsqu’elles auront porté ou portent encore le même nom, celui de l’homme.  Ce quelque chose de l’inéluctable sera leur infortune!

Édifiant, nécessaire, un bonheur de théâtre qui nous a mordu au coeur. (DRS TOUTELACULTURE)

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