Succès du Off depuis 2013.
Antoine Robinet, accompagné de son metteur en scène Bruno Dairou, s’est lancé dans une aventure aussi audacieuse que risquée. Le Journal d’un fou – la stupéfiante destinée d’un petit fonctionnaire qui se rêve roi d’Espagne – est l’unique œuvre de Gogol écrite à la première personne. C’est un texte poignant, mais redoutable à adapter : il faut donner à voir cette lente bascule vers la folie sans tomber dans la caricature, sans recourir aux codes du cirque ou du théâtre de boulevard.
La nouvelle prend la forme du journal intime de Poprichtchine. Il y consigne les événements de sa vie, les épisodes de son travail, ses émotions, notamment l’agitation qu’éveille en lui la fille de son directeur. Peu à peu, les signes de folie émergent : il en vient à espionner les conversations de Medji, une chienne, puis à lire des lettres qu’elle aurait échangées avec une autre chienne. Le jeune homme glisse lentement hors du réel, jusqu’à se proclamer roi d’Espagne. Il sera finalement interné de force dans un asile. À la fin, il nous interpelle avec une phrase absurde et déconcertante : « Hé, savez-vous que le dey d’Alger a une verrue juste en dessous du nez ? »
Au théâtre, le personnage du fou – comme celui de l’ivrogne ou de l’idiot – est piégé par des codes bien connus, qu’il fallait ici soigneusement éviter. Ce Poprichtchine ne pouvait être ni le fou halluciné de Shining, ni le Joker de Batman, encore moins le fou tragique de Rigoletto. L’interprétation ne tolérait aucun excès. Et c’est précisément là que réside la réussite d’Antoine Robinet. Il incarne un Poprichtchine d’une justesse remarquable, sans jamais trahir l’essentiel : c’est Poprichtchine lui-même qui écrit son histoire. Son élocution, marquée par de légères scansions, et le son d’une goutte d’eau résonnant dans un espace vide entre les scènes – image sonore de son esprit qui se creuse – sont les seuls artifices utilisés. Robinet est Poprichtchine, fou, et rien d’autre.
À découvrir – ou redécouvrir – sur la scène de l’Albatros, ce texte immense, à l’humour contenu, de Nicolas Gogol.
LE JOURNAL D’UN FOU de GOGOL
photos : Jean-Claude Lallias, © Cie des Perspectives 2014


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