Morphine, la tragique solitude du médecin

Dans une truculente pièce tragi-comique, Mariana Lézin explore par l’humour et la démesure la solitude du médecin. Le moment est drôle et édifiant.

Né en 1891 d’une famille d’intellectuels russes, Mikhaïl Boulgakov est d’abord médecin puis romancier, commençant à écrire pour le théâtre en 1926. Il passera sa vie à être persécuté par le régime stalinien et la critique qui l’enfermeront dans une image rétrograde et le censureront.

En faisant s’interpénétrer deux nouvelles de Mikhaïl Boulgakov, Morphine et Carnets d’un jeune médecin, la trouvaille artistique de Mariana Lézin est d’avoir fait naître une pièce fidèle aux deux textes initiaux ; elle met en scène la mise en abyme de la vie même de Boulgakov et la tragique condition humaine en général. Elle parle aussi d’une époque où Boulgakov, médecin morphinomane, est torturé  par Staline ; Morphine est une œuvre qui oscille entre fiction et autobiographie.

Tout juste sorti de l’école, un jeune médecin est affecté dans un hôpital russe en pleine période de guerre. Le jeune homme terrorisé plie sous le poids de ses responsabilités. Écrasé par ses obligations et la peur de perdre un patient, la morphine devient son refuge. La morphine et son engourdissement artificiel ne sont plus seulement une réponse à la fatigue, mais un soulagement aux ruminations de la pensée.  Alors qu’un collègue, et mentor, va tenter de le sortir de cette addiction, une terrible spirale entraîne nos deux personnages dans une violente danse macabre jusqu’à la solitude.

Certaines douleurs peuvent être atténuées par une médicalisation. D’autres pas. Terrible est le vide de la déréliction de celui qui a subi des trahisons précoces et des abandons inconsolables. La  douleur de ce vide est un personnage de la pièce. Sur scène, elle transforme les deux médecins en des clowns tristes, délirants et hallucinés, tandis que la morphine mure lentement leur psyché dans le geste d’une drôlerie comme exutoire à la terreur.

Notre expérience de spectateur consiste à ressentir au plus près cette terreur, et ce qu’elle dit de la solitude de celui qui devra lutter contre une empathie naturelle pour son patient qui va bientôt mourir. Brice Cousin et Paul Tilmont sont remarquables. La pièce est une œuvre tout à fait intéressante, servie par deux comédiens inoubliables. Et on rit beaucoup.

Morphine. D’après Mikhaïl Boulgakov. Adaptation Adèle Chaniolleau et Mariana Lézin. Mise en scène Mariana Lézin au 11, bd Raspail 84000 Avignon à 15 h 25