Jusqu’au 15 juin 2024 se joue la remarquable pièce « Oui », d’après le roman que l’on pourrait qualifier d’auto-analytique, de Thomas Bernhard, au Théâtre Odéon-Berthier, dans une adaptation de Claude Duparfait et Célie Pauthe, jouée par Claude Duparfait avec une certaine sobriété par rapport à l’habituelle hargne hilarante des interprètes de Thomas Bernhard. De nombreuses libertés ont été prises par rapport au texte original du roman, surtout par l’incarnation du personnage de La Persane – la magnifique, quoique jeune pour le rôle Mina Kavani – en dialogues avec le narrateur dans des séquences filmées.
Le récit s’ouvre juste au moment où le narrateur fait irruption, plongé dans un « état d’angoisse meurtrière », confus et fou-furieux, en proie à une excitation impossible à contenir, chez l’être dont il se sent le plus proche, l’agent immobilier Moritz comme vers un médecin, « c’est-à-dire quelqu’un susceptible de lui sauver la vie ».
En proie à une terreur intense, au point de ne plus pouvoir circuler chez lui, au point d’avoir peur de ses papiers, de ses livres, « immunisé contre la philosophie comme contre la musique. » qui étaient auparavant ses seules raisons de vivre, il lui déballe, pour la première fois en dix ans d’amitié, dans « une mise à nu totale », l’envers de son existence, l’état d’usure de ses nerfs, son « impuissance absolue à bouger » et la gravité de son état mental jusqu’ici soigneusement dissimulés.
Au même moment, se présentent chez Moritz, de manière providentielle, le Suisse, un ingénieur du génie civil proche de la retraite, spécialisé dans l’installation de centrales électriques dans divers pays lointains, et sa compagne depuis quarante ans, sans enfant, une étrangère de Chiraz, juive ou arménienne, mutique, frileuse dans son manteau de fourrure de peau de mouton noire, la Persane.
Depuis des semaines, le narrateur vit sans autre ressource que lui seul, « que sa tête à lui et que son corps à lui » et se découvre improductif dans ses recherches et son travail intellectuel, asphyxié de solitude et à la lisière de la folie.
En un ultime mouvement de survie psychique, il quitte sa « maison inhumaine » humide, froide et sombre, la « prison » de sa « réclusion volontaire » d’ermite, alors qu’il n’a « pas parlé à un autre être humain pendant trois mois » et se précipite à travers la forêt étouffante pour retrouver Moritz, en quête de salut, pour l’accabler de son désespoir, dans un véritable traquenard mental, espérant pouvoir atteindre un degré tolérable de soulagement.
Une relation, qui restera platonique, débute entre le narrateur et la Persane, pour laquelle il ressent immédiatement une étrange fascination, une communion spirituelle et avec laquelle il va partager toutes sortes d’affinités psychologiques, intellectuelles, philosophiques et musicales au cours de longues promenades quotidiennes dans la forêt de Mélèzes.
Cette pièce/roman, quasi hallucinatoire, regorge de symboles : les maisons de chacun, la forêt, les centrales électriques représentant l’économie psychique des protagonistes. Nous ne connaissons la Persane qu’au travers du prisme du narrateur. Elle n’a pas de nom.
Dès le lendemain, sauvé, le narrateur peut reprendre son travail, retrouve goût à la lecture, retrouve « une envie maladive de vivre », une « extraordinaire délivrance » à la hauteur de la « monstrueuse intensité de cette crise. »
Que s’est-il passé au cours de cette rencontre dont l’issue sera tragique pour la Persane ?
Un « schéma vital en crise »
« Oui, j’avais réellement cru pouvoir vivre uniquement avec mon travail, et donc seul avec mon travail scientifique, sans un seul être humain, longtemps, très longtemps, j’avais cru cela, pendant des années, peut-être pendant des dizaines d’années, jusqu’au moment où j’avais dû reconnaître qu’aucun être humain ne peut vivre sans un autre être humain et avec son seul travail. Mais, en ce qui me concerne, j’avais déjà engagé mon existence beaucoup trop avant dans l’isolement, force m’était de constater que, de là où je me trouvais déjà, il n’y avait pas de retour. »
Pour ces deux êtres au « schéma vital » en crise, cette rencontre est celle de la dernière chance, la rencontre de deux brebis galeuses, de deux désespoirs, de deux moutons noirs, de deux êtres en perdition après « l’effondrement de leur système de vie. », avec l’espoir de pouvoir se reconstituer.
La Persane est l’absolu de la persécutée, de l’apatride, de l’étrangère ; lui s’est exclu depuis toujours de la communauté des hommes. L’auteur de la pièce a intégré, en ouverture de la pièce, le dilemme du hérisson de Schopenhauer, que reprendra Freud, entre le froid de la solitude et les piquants d’une trop grande proximité avec autrui.
A ce moment de sa vie, depuis trop longtemps, le narrateur « vit sur ses provisions ». Ses recherches, sans échanges avec des collègues, ni correspondants ne sont plus en mesure de le nourrir.
A ce moment de sa vie, la Persane vient s’installer dans la région avec le Suisse sur un épouvantable terrain humide, en pente. Après avoir eu énormément de pouvoir sur le Suisse, un homme médiocre qu’elle a hissé au sommet de la hiérarchie sociale grâce à son raffinement, sa bonne éducation, sa jeunesse cosmopolite, elle n’a plus son mot à dire, ne peut plus décider de rien quant à la conduite de sa vie. Elle n’est plus qu’une reine déchue, ayant perdu tout pouvoir, une femme devenue « vieille et laide », jetée après usage. « La Persane avait sacrifié, au profit de son amant et de la carrière de son amant, sa propre carrière ». Elle n’avait travaillé qu’à la réalisation du schéma vital de son homme. Le Suisse qu’elle regarde désormais « les yeux plein de haine et d’ennui » veut désormais se venger de n’avoir été qu’un « calcul », « une spéculation », que l’objet narcissique d’ambitions qu’elle ne pouvait réaliser que par homme interposé.
« Avec aucun autre je n’ai jamais pu parler sur tous les sujets possibles avec plus d’intensité et de disponibilité intellectuelle, et donc réfléchir avec plus d’intensité et de disponibilité intellectuelle sur tous les sujets possibles et imaginables, et aucun ne m’a jamais laissé regarder plus profondément en lui, et il n’y a jamais eu un seul être au monde que j’aie laissé regarder plus profondément et plus impitoyablement, toujours plus profondément et plus impitoyablement en moi. » dit le narrateur de sa relation avec la Persane.
Au cours d’une promenade, elle explose tout à coup, et fait au narrateur le même déballage oppressant qu’il avait lui-même fait à Moritz.
Il n’aura plus désormais pour elle que dégout et répulsion pour celle qui après cette « vidange affective et mentale » est devenue pour lui une « bête ».
A la suite de cet épisode, les relations du narrateur et de la persane vont se distendre peu à peu, les sujets de conversation s’épuiser. Finalement, il va leur apparaître évident qu’ils ne veulent plus se voir, qu’ils ne se supportent plus. Surtout son manteau de peau de mouton noir. « Incroyable, la rapidité avec laquelle la meilleure relation, quand on lui demande plus qu’elle ne peut donner, se détériore et finit par se consumer entièrement. » Il aura suffi qu’elle lui demande une fois de ne plus revenir la voir pour qu’il le fasse.
« L’aide étrangère » pour accéder à l’altérité
À l’aube de l’humain, la vie ne peut s’instaurer que dans une situation anthropologique fondamentale : la présence d’un autre humain proche, un Nebenmensch, une « aide étrangère » pour accomplir l’action favorable et apaisante auprès du nourrisson en état de détresse originaire.
Grâce à ce premier Autre, « objet primaire primordial », le nourrisson apprend à reconnaître, mais aussi à être confronté à une part non reconnaissable constante de cet objet, das Ding, la chose.
L’enjeu fondamental d’une telle rencontre serait l’accès à l’humain (Mensch), au monde humain dans une altérité, dans une reconnaissance de l’humain mais aussi du non-humain voir de l’inhumain, et d’en dialectiser les enjeux pour un sujet naissant. Freud, à côté du « Neben », insiste sur cette « aide étrangère ».
Juste avant, la première rencontre, le narrateur, tel un être humain naissant « hilflos », sans secours, se précipite à la recherche d’un Nebenmensch, d’un être humain « riche en secours » duquel il pourra obtenir l’action favorable.
Juste après cette première rencontre, le narrateur peut à nouveau ressentir le calme et se mouvoir dans la vie « sans avoir constamment peur d’une chose ou d’une autre. »
Pour sortir du narcissisme primaire, faire entrer de l’autre en soi, mettre en circulation de la libido, de la pulsion de vie, de l’électricité dans la centrale, il est nécessaire de perdre le premier objet, la Chose. A tuer pour accéder à la représentation de l’objet et ne plus avoir peur. Dans une sorte de « petit jeu » du Fort-da, pour symboliser l’absence de la mère, par cette alternance de présences et d’absences, de séparations et de retrouvailles dans la forêt. Après la rencontre, « le sentiment que les objets m’écrasaient et m’étouffaient » se modifie et les objets deviennent « naturels et pas du tout terrifiants. » « Je les convoquais », « quand je voulais, ou les faisais disparaître », « je prenais plaisir à ce va-et-vient. »
Le narrateur va « fixer par écrit [sa] rencontre avec les Suisses et en particulier avec la Persane », en garder le souvenir, reprendre, avant leur échec total, ses études scientifiques et ses contre-études, musicales et philosophiques qui continuent à absorber, de manière autoérotique, tous les débouchés de sa libido : narcissique, objectale et agressive.
Le narrateur va surmonter sa dépression essentielle. Lui semble avoir sauvé sa peau. Il n’a pas été en mesure de sauver celle de la Persane et va entrer dans la culpabilité, s’humaniser. Elle aura, en un instant, réparé ses blessures d’enfance, été le sein dont il faut se séparer pour advenir comme sujet.
Il se sera soigné avec la Persane, créé du vide en lui, du manque. Elle deviendra l’objet perdu, un reste dont il est possible de se souvenir.
Identification : La rencontre de deux centrales électriques défectueuses
Dans son ouvrage de 1930-32, Le président T. W. Wilson[1], Sigmund parle du « coup de foudre » de l’identification et utilise la métaphore de la centrale électrique pour désigner le réservoir de libido qu’est le moi qui se charge pour, ensuite, investir les objets. « Une identification peut recevoir une immense charge de libido au moment où elle s’établit, comme dans le cas du coup de foudre ; mais elle peut aussi exister et n’avoir qu’une légère charge de libido jusqu’à ce que la nécessité s’en fasse sentir. »
« L’identification cherche à satisfaire le désir instinctuel en transformant le moi lui-même en l’objet désiré, de sorte que le moi représente à la fois le sujet qui désire et l’objet désiré. »
« L’enfant compense la perte de sa mère en s’identifiant à elle. »
Juste après le « coup de foudre » de la première rencontre, le narrateur accède au « calme le plus parfait, très calmement, sans la moindre excitation. » Au premier regard, il aura reconnu sa proie.
En 1978, année d’écriture de Oui, récit tournant autour de l’achat d’une maison, année de dépression et de tendances suicidaires, Thomas Bernhard apprend que sa maladie pulmonaire est incurable. C’est sans doute l’épreuve extérieure à l’origine de la crise qu’il relate de réactualisation de la détresse originaire.
C’est aussi l’année de crises politiques en Autriche et en Iran Cette année va précéder la Révolution Islamique en Iran, l’abolition de la monarchie et Thomas Bernhard choisit comme personnage emblématique de la déchéance féminine, de la perte de liberté, une Persane.
Thomas Bernhard mena une « vie sans femme. »[2]. Enfant naturel, non désiré, « étranger », bâtard, marginal, il eut une enfance épouvantable dont il fait le récit dans de nombreux ouvrages, entre une mère maltraitante, dépressive et à tendances suicidaires qu’elle déversait sur son fils, un père qu’il n’a quasiment pas connu, mort prématurément, contraint par procès à le reconnaître et un grand-père maternel écrivain, à la personnalité profondément égoïste qui fut son modèle pour devenir écrivain.
Comme la Persane, Thomas Bernhard sera partout un étranger, cible de « commérages », « répugnants » et « vulgaires », « sali », « rabaissé » et « détruit ».
Thomas Bernhard a vécu toute sa vie chez celle qu’il appelait la « tante », son « être vital », de trente-cinq ans son ainée, qu’il rencontre en 1950, un an après la mort de son grand-père et de sa mère, dont il partagera la tombe, comme un éternel enfant, qui lui apportera soutien moral et financier. Craint-il à ce moment de sa vie de perdre ce substitut de mère ?
Pour qui n’est pas formé à accueillir, la souffrance insupportable de ce cri de détresse d’un nourrisson dans un corps d’adulte, le sentiment d’impuissance est mortel. Qu’est-ce qui a conduit la Persane au suicide ?
D’avoir été abandonnée désormais « sans soutien et sans idéal »[3] par le Suisse et par le Narrateur ? L’illusion d’un dernier amour avec un homme qu’elle pourrait accomplir ? L’affront narcissique, le déni d’existence d’un homme sans désir, enfermé dans ses soliloques ? D’avoir côtoyé cet être aux frontières de l’humain, autoérotique, incapable d’une relation à l’autre ? D’avoir subi cette contagion psychique, ce « transfert » régressif intense, d’y avoir été dévorée, pillée, de s’être confrontée à la mauvaise mère en elle ?
Détruire l’objet pour le construire
Le narrateur va accomplir une sorte de meurtre, un crime parfait, « il m’est revenu à l’esprit que j’avais dit à la Persane, au cours d’une de nos promenades dans la forêt de Mélèzes, que, de nos jours, tant de jeunes se suicident, et que la société dans laquelle ces jeunes sont forcés de vivre ne comprend absolument pas pourquoi, et il m’est revenu aussi que, sans transition, et avec toute la brutalité dont j’étais capable, j’avais demandé à la Persane si elle-même se tuerait un jour. Sur quoi elle s’était contentée de rire et elle avait dit Oui. »
Le narrateur apprendra le suicide de la persane. Elle se jettera sous les roues d’un camion chargé de plusieurs tonnes de ciment. Son cadavre sera complétement déchiqueté et sera enterré en fosse commune.
Le manteau de la Persane au fil du roman, d’abord de fourrure, devient peau de mouton, puis peau de mouton noire.
Le narrateur consacre ses recherches aux anticorps dans la Nature et il semble que Thomas Bernhard fut un homme sans anti-corps, un noyau sans écorce, à la recherche d’un moi-peau pour contenir ses tensions et se protéger de la souffrance trop lucide causée par la médiocrité, l’hypocrisie, l’inévitable ambivalence de ses congénères. Il passa sa vie à la recherche d’un objet maternel totalement bon, pour pallier les carences irréparables de sa naissance. La Persane, un être sans moi, suffisamment étrangère et suffisamment familière, était en mesure de lui offrir temporairement ce moi-auxiliaire indispensable pour se construire un moi autonome et pouvoir affronter la vie.
Après cette « mauvaise rencontre » de deux « centrales » à polarité électrique antagoniste, Moritz récupérera le manteau de peau de mouton noir de la Persane, tel le mouton du sacrifice. Le narrateur aura eu sa peau. Grâce à cette rencontre évidente, ce deuil de l’objet primaire, il sauvera la sienne. Momentanément. L’écrivain autrichien mourra prématurément, à 58 ans d’une pleurésie contractée dès l’enfance. Peut-être une maladie due à un système immunitaire rendue défaillant d’un trop de souffrances infantiles
Le dernier tableau de la pièce est une tentative de mettre le manteau de la Persane, un remantèlement[4]. Le narrateur a maintenant un moi, un « chez moi » grâce à cette identification primaire qui lui offre protection. La chair auparavant à vif, sans pare-excitation, a désormais un moi-peau, une maison humaine, une enveloppe psychique qui protège du Gel, du froid glacial.
[1] Sigmund Freud (1932), Le Président T.W.Wilson, Payot, Paris.
[2] Pierre de Bonneville (2016), Thomas Bernhard, une vie sans femme, L’éditeur, Paris.
[3] Jacques Lacan (1958), D’une question préliminaire à tout traitement possible de la psychose, In Ecrits, Seuil, Paris.
[4] Angoisse de morcellement du corps, de démantèlement (Meltzer, 1975) des sujets en deçà du stade du miroir.



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