Après Page en construction (2016), End/ignés (2018) Désintégration (2019) Fièvres, généalogie d’une insurrection (2020), En plein france (2022) , Kheireddine Lardjam se saisit du texte intense de Maissa BEY pour aborder d’un de ses thèmes de prédilection : l’essentialisation.
Pourquoi tu ne l’as pas empoisonné ?
La pièce est d’une intensité rare. Elle est une pépite du OFF 2024. Une femme a tué un homme. Elle devra affronter mille choses dont la prison. Elle devra se confronter au pire destin qui décrète l’impossible effacement de son acte, car elle sera pour toujours la meurtrière. Pourtant, cette femme libre a décidé du couteau, elle a décidé d’assumer son acte.
En ces temps troublés de discours politique populistes qui veulent résumer les êtres à une origine, à un passé, à une faute originelle fantasmée ou non, le parcours de cette femme est précieux. Le conte noir de Maissa BEY devient, sous la direction de Kheireddine Lardjam, parabole de la médiocrité des discours qui nous assaillent aujourd’hui.
« La première violence est de s’arroger le droit de disposer de l’autre. Du corps de l’autre. Au nom d’une supériorité légitimée par la naissance, le sexe, l’argent, la position sociale ou encore par des lois humaines ou divines. »
Elle a tué un homme, son mari. Elle sort de prison, quinze ans après. Mais, après avoir purgé sa peine, sa liberté retrouvée s’encombre de la tache indélébile du meurtre. Si être une femme en Algérie est la triste garantie de la déréliction, être une femme emprisonnée pour avoir ôté la vie d’un homme condamne à une ultime assignation ?
Être un cas ?
Le seule-en-scène est splendide. Linda Chaïb hurle un désespoir et une envie de vivre. La comédienne, au sein d’une scénographie d’ombres et de lumières, colonise les esprits. Elle bouleverse. Salah Gaoua en chansons finit de magnifier le geste. Sa voix fait vibrer les âmes et les murs. La musique arabe devient slave, devient blues. L’émotion se consomme en tranches épaisses.
Le chanteur-musicien est le frère de cette femme ; il est le hors champ, le représentant du metteur en scène sur scène. Il est aussi notre ambassadeur. Nous voudrions devenir le frère de cette femme. Pour l’accueillir sans la juger. Sans l’assigner, sauf à ce qu’elle désire se choisir comme place au monde. Elle ne sera jamais un cas. Sauf de la sienne, elle ne se constituera d’aucune autre voix.
La pièce, merveilleuse, est précieuse de beauté et d’esprit.
Nulle autre voix
du mercredi 3 juillet 2024 au dimanche 21 juillet 2024
Avignon Off. Théâtre Artéphile
7 rue du Bourg Neuf, 84000 Avignon à 16h. Relâche les mardis
NULLE AUTRE VOIX. Texte Maissa BEY | Adaptation théâtrale et mise en scène Kheireddine LARDJAM | Interprétation Linda CHAÏB et Salah GAOUA | Création lumières Manu COTTIN | Son Thibaut CHAMPAGNE. Production COMPAGNIE EL AJOUAD | Coproduction Institut français d’Algérie à Tlemcen | Avec le soutien du Palais de la Culture de Tlemcen. Crédit photo Cie El Ajouad. vu le 5 juillet à l’Artéphile, Avignon.



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