Après Liebestod où l’artiste abordait sa relation intime au théâtre autour d’une similitude avec la corrida. Cette fois, Angelica Liddell aborde la question de la création de l’artiste autour d’une proximité avec Ingmar Bergman. Une fois encore, c’est sanglant, c’est surprenant et c’est génial.

Le spectacle est total. La force du geste réside dans une saturation du verbe et de l’image. Les mots sont simples, percutants. Les symboles se veulent universels, simples à décoder. Au milieu de l’édifice, le corps d’Angélica Liddell nous empiète et nous guide pour un voyage théorique sur la création artistique. Il y a comme à chaque fois chez l’artiste l’amour et le corps et ce qui circule entre les deux : la vie et la mort. Au centre, les mots nous percutent, sans relache. 

Polémique inutile

Dans ce travail d’analyse de son art, Angélica Liddell englobe naturellement la question des critiques de théâtre, souvent cruelles, parfois blessantes. Elle s’en prend à certains critiques célèbres ad nomimen. La plupart ont souri d’être inclus dans sa création artistique. Un seul a relevé le gant d’un honneur qu’il plaçait étrangement en un lieu qu’il s’appropriait par vanité : la scène elle-même, obligeant Angelica Lidell à clarifier quelques évidences : Il y a toujours place pour la critique de l’œuvre, mais jamais pour l’humiliation de la personne de l’artiste elle-même. Critiquer oui, mais sans délégitimer. 1Quelques benêts ont applaudi ; on trouve toujours pour applaudir aux poncifs ceux-là qui croient qu’ils doutent sans se douter que seulement, ils croient.

Les thèmes habituels de l’artiste

Le rideau se lève en grande pompe avec la mort figurée par un Calavera nain qui se présente à nous et nous fixe. Puis le pape traversera la scène, lentement, cacochyme. Vient ensuite la diva. Elle se lave l’entrejambe avec application ; elle n’entamera le spectacle que le cul propre. Nous sommes dans l’univers de Angélica Liddell. Elle va crier, répéter les mots de son manifeste pour l’artiste. Nous la retrouvons dans son combat contre la milice cléricale, pourtant si imprégnée de religion. Nous retrouvons sa proximité avec le monde des morts. Elle veut se marier avec Bergman mort en son cercueil. Angélica est contre la mort, tout contre.

Les artistes sont immortels, car ils sont déjà morts

Les tableaux se succèdent, chacun beaux, cruels et crus. Et le discours de l’artiste sur son art et son statut se déploie petit à petit. Sa pensée est limpide tandis que féroce. « Je plains les gens » clame-t-elle. Les gens, c’est-à-dire les non-artistes, ne comprennent rien à la mort, ils se croiraient vivants, ils se croient hommes ou femmes. Mais ils mourront tous sans y comprendre rien. Angélica Liddell confirme l’intuition freudienne : chez l’artiste, l’inconscient est à ciel ouvert. L’artiste, en conscience, est au centre de nos rêves de turpitudes et nous interpelle : êtes-vous coupables ou innocents ?

À charge pour lui, l’artiste, d’explorer le réel cru de notre condition humaine. Et à nos dilemmes indépassables bouchés par le fantasme : allons-nous mourir par manque de pessimisme ? Que se passera-t-il lorsqu’il n’y aura plus ni femmes ni d’hommes, lorsque viendra un temps où sera transformée votre bite en chatte, votre chatte en bite, lorsqu’il ne restera que la merde et la mort ?

Où es-tu Armelle ?

Elle convoque Armelle Heliot, la célèbre critique de théâtre, monument de savoir et de sourire. Angelica exhorte : où es-tu Armelle. Maintenant ! Seul le présent compte, seule la seconde de ce cri existe. Angelica le sait, le théâtre cherche à attraper la seule chose qui existe et qui pourtant nous échappe sans cesse : l’instant présent.

Elle invoque le présent et il manque déjà. Il nous faut en faire le deuil déjà. La mort est à l’origine de la création. Angelica se mariera avec Bergman, mort. L’esprit des artistes survit. Elle conclut : le temps est l’assassin ; cependant, dès demain, elle se remettra au travail.

Dès demain, elle reprendra le travail du théâtre. C’est là sa religion, douloureuse et océanique.


Avec Ahimsa, Yuri Ananiev, Nicolas Chevallier, Guillaume Costanza, Electra Hallman, Elin Klinga, Angélica Liddell, Borja López, Sindo Puche, Daniel Richard, Joel Valois
et la participation d’Erika Hagberg (habilleuse du Dramaten), David Abad (Multicapacitats)
et de figurants Ayena Adjido, Julie Benoit, Francine Billard, Alain Bressand, Paule Coste, Maylis Calvet, Léa Delaporte, Adam Dupuis, Annette Ecckhout, Christian Ecckhout, Bernadette Fredonnet, Marion Gassin, Pierre Hoffmann, Dominique Houdart, Jeanne Houdart- Heuclin, Manon Hugny, Françoise Pellevillain, Gael Maryn, Daphné Lanne, Elisa Morice, Julia Pal, Alain Sperta, Sabino Tatulli, Victor Van Kuijk Saytour, Kenza Vannoni, Coralie Zaninotti
et en alternance Timothée Bosc, Odin Darlix, Victor Van Kuijk Saytour
et la voix de Jonas Bergström
et Laura Meilland (violoncelle)
Texte, mise en scène, scénographie et costumes Angélica Liddell
Lumière Mark Van Denesse
Son Antonio Navarro
Assistanat à la mise en scène Borja López
Traduction pour le surtitrage Christilla Vasserot (français), 36caracteres (anglais)
Régie plateau Nicolas Chevallier
Direction technique André Pato

Soyez le premier à lire nos critiques et contributions

Nous ne spammons pas ! Consultez notre politique de confidentialité pour plus d’informations.

  • 1
    Quelques benêts ont applaudi ; on trouve toujours pour applaudir aux poncifs ceux-là qui croient qu’ils doutent sans se douter que seulement, ils croient.

Laisser un commentaire

En savoir plus sur L'Autre Scène (.ORG)

Abonnez-vous pour poursuivre la lecture et avoir accès à l’ensemble des archives.

Poursuivre la lecture