La pièce est le récit de la relation entre deux frères : Renaud, l’ainé, qui est, depuis petit, régulièrement frappé par son père tandis qu’André ne l’est pas. « Pourquoi lui et pas moi ? » se demande André. Un secret est resté bien gardé, qui se dévoilera au fil de la pièce. Ces deux enfants, devenus grands, racontent leur jeunesse, leurs doutes, leurs peurs et surtout, les moments difficiles avec un père dur et violent.
Quel est l’impact des violences intrafamiliales sur le devenir des enfants ?
La pièce « Deux frères », écrite et jouée par Renaud Merviel, décline les différentes formes et degrés de violences faites aux enfants, sévices et brimades, physiques et verbales, violences conjugales, les secrets de famille. Avec délicatesse, sans pathos, en musique et en chansons, presque sans décor, elle traite de ce sujet bouleversant, dont les répercussions, en grande partie irréversibles, traversent les générations. Deux comédiens, Renaud Merviel et Julien Goetz jouent les trois rôles. Une lourde veste, un visage qui grimace et le père violent s’incarne en un impressionnant jeu de transformisme.
Le spectacle débute avec Renaud, sur scène, au piano. André arrive, en retard, une valise et une guitare à la main.
La pièce interroge la filiation, : comment en grandissant sous le même toit, et avec les mêmes parents, ça n’a pas tout à fait donné la même chose.
Entre fantasme et réalité
Le complexe fraternel est au centre de la pièce, la place dans la fratrie, celui qui va être fils unique pendant trois ans, jusqu’à l’arrivée du cadet et se penser un temps, avec le regard de ses deux parents pour lui tout seul, « je suis le roi du monde, je suis seul, il n’y a que moi… » ; le sadisme de Renaud, l’ainé qui se « sent supérieur », qui fait « son petit chef » sur André, le cadet : « c’était un bébé moche. (…) Il avait une tête de débile. ». Est-ce un refus de l’ainé à quitter cette place de « roi du monde », violent avec son frère cadet qui va susciter la violence du père ? Y a-t-il d’autres raisons plus obscures ? Aujourd’hui, ils ont l’âge d’être pères, mais quels pères deviendront-ils avec un tel passé ?
Un événement inaugural et majeur va survenir dans cette histoire de frères. Un soir, Renaud attend leur père et se jette dans ses bras, le père le laisse tomber du lit avant de repartir. Ce sera le premier souvenir d’André, la brutalité de cette scène à laquelle il assiste, impuissant, réduit à la complète incompréhension.Renaud n’est pas remonté dans son lit. Il a dormi sous le lit, sous mon lit. Et ça m’a fait bizarre qu’il dorme sous moi.
Le père a fait perdre en un instant à Renaud son droit d’ainesse en l’humiliant, en le violentant devant son jeune frère. André verra son frère tétanisé, recroquevillé, roulé en boule sous la violence incompréhensible du père qui s’acharne sur lui. Cette violence sur le fils ainé, est-ce une vengeance contre la femme ?
André va nous donner la définition de la maltraitance : une claque ou une fessée, ce n’est pas vraiment de la maltraitance. (…) la vraie maltraitance, c’est l’acharnement. L’acharnement. Et la régularité.
Renaud s’interroge : En grandissant, moi je cherche des explications à tout ça, et l’explication qui me semble la plus rationnelle, à ce moment, là… c’est que Papa… Papa n’est pas mon père…
« Papa n’est pas mon père. Je ne suis pas son fils. » Ce que Freud a défini comme roman familial du névrosé se construit : Avoir un autre père permet de pas renoncer à l’amour de la mère. Le père est, aux yeux de tous, exceptionnel, charismatique, grand, charmant, charmeur, très beau et un grand médecin, anesthésiste. Insoupçonnable comme père maltraitant. Alors chacun peut assister à la pièce Deux frères de deux manières : avec Freud, y voir la réalité psychique d’un fils qui refuse la loi du père et fantasme un père abuseur ou y voir, avec Sandor Ferenczi1Sandor FERENCZI (1932), Confusion de langues entre les adultes et l’enfant, In Psychanalyse IV, Payot, Paris., Alice Miller2Alice Miller (1980), C’est pour ton bien, Racines de la violence dans l’éducation de l’enfant, Aubier, Paris dans son ouvrage C’est pour ton bien sur la « pédagogie noire », etc., une réalité d’abus à prendre très au sérieux, avec la nécessité d’une toujours plus grande sensibilisation aux violences faites aux enfants. La maltraitance infantile se détecte : il y a des cris, des traces de coups, des marques, un retrait social, un vécu de harcèlement peut y faire suite etc. L’impact pour le témoin est tout aussi traumatique que pour celui qui subit directement les violences.
Le dressage à l’ancienne à la virilité
Le père prône l’éducation à l’ancienne, un dressage par les coups pour faire de son fils, un homme viril : Sortir grandi de cette situation, à savoir, devenir costaud solide, endurci, devenir digne, et relever la tête… Un peu comme Papa…
Renaud trouvera son salut dans la sublimation, la musique, une issue à ses souffrances, il pourra ainsi quitter le domicile familial et accéder à son autonomie financière. Il a l’oreille absolue, oreille peut être dressée à repérer les inflexions dans la voix du père, y déceler les montées de violence.
« J’ai peur, mais je vais le faire quand même… »
Renaud va subir un dressage à la virilité par la violence : un homme n’a pas droit à la moindre faille, faiblesse, émotion, ne pleure pas. Un homme apprend à ne plus ressentir, à anesthésier son cœur et son corps. Les mots sont réprimés, comme le reste.
Une part de féminité chez le fils, vouloir prendre des cours de danse, écouter de la musique classique est une atteinte à la virilité du père : Et là, c’est comme s’il mettait un grand coup dans les parties viriles de notre père.
La mère a pris sur elle, a dû serrer des dents pendant vingt ans. Quand tu es parti, il s’est vengé sur elle. Elle a pris cher. C’est important que tu le saches… Quel est le secret de la mère ? Ce secret pourrait-il expliquer la différence de traitement entre les deux frères ?
L’enfant maltraité n’est pas en mesure de se révolter, il continue d’aimer ses parents. Mais je crois qu’un fils aime ses parents et les protège, quoi qu’il arrive. Quoi qu’il arrive…
Les conséquences des coups subis sont multiples. Le corps et ses fonctions primaires sont affectés, détériorés. La parole, la capacité à exprimer ses ressentis, ses émotions, l’affirmation de soi sont atteintes.
« Il dit pas, il parle pas, il dit pas, il parle pas, il dit pas, papa ! » André de son frère ainé.
Et puis surtout, il y a l’impossibilité de l’amour, de la relation aux filles, la difficulté de l’entrée dans le sexuel, la virginité tardive. Mon frère était incapable de parler à une fille, ou de passer du temps avec une fille… Et quand ça arrivait et que ça marchait… Il faisait en sorte que ça marche pas, c’est marrant comme méthode…
Faire l’amour pourrait faire du mal à la fille. La part minimale d’agression nécessaire à l’acte physique, à la pénétration est inconcevable pour Renaud. Je crois que j’étais pas à l’aise avec l’idée que ça pouvais lui faire du mal… Donc ça a mis un peu de temps…
Et puis, il y a une absence d’empathie, une forme de cynisme, l’incapacité d’aimer, de se croire aimé, de goûter simplement aux petits plaisirs de la vie : Je repense souvent à ton monologue sur les balades, les promenades en bateau, ça me fait du bien, je t’assure, c’est chouette…, la peur d’être blessé, déçu, de souffrir et de faire souffrir telles sont les possibles séquelles de la maltraitance infantile. Les violences subies, verbales et physiques provoquent des blessures inguérissables, irréparables, « Ah, l’autre blaireau » l’estime de soi est durablement abimée. Les paroles de dénigrement des parents, des ainés, les coups sont comme des tatouages impossibles à effacer, quelles que soient les paroles, les caresses ultérieures reçues du monde extérieur, qui elles ne s’inscrivent pas.
Jusqu’à la décompensation psychosomatique
Il n’y a pas de happy end possible, sauf à intervenir dès l’enfance. Renaud fera le « choix » de la maladie à l’annonce de sa paternité « Par contre la bouteille, je vais pas pouvoir la boire avec toi. Ils m’ont trouvé un truc aux intestins. » Un autre père fera grandir son enfant, dans une stricte reproduction du schéma parental. « Je crois qu’un enfant qui a été brisé dès le départ, qui a été cassé en deux, ne se relève jamais complètement. Comme s’il manquait un bout. (…) Je crois que quand les fondations sont fragiles, alors il est mille fois plus difficile de construire par-dessus quelque chose de solide. Je crois que c’est possible, mais je crois que c’est difficile. Et le premier pas, c’est
sans doute de dire. De parler.
Lui, il a réellement cherché sa place toute sa vie… Mais il a jamais su dire. Il en a trouvé quelques-unes, mais celle de père, je crois qu’il ne se sentait pas à la hauteur. Ça, il le disait souvent, pas à la hauteur. »
Renaud veut-il plus que tout éviter de reproduire la chaine de la violence ? Craint-il que des accès de violence, hors de son contrôle, ne sortent de lui de manière inopinée pour s’abattre sur ses potentiels enfants dans une insupportable « compulsion de répétition », dans une terrifiante «identification à l’agresseur»? Renaud aura été, comme Mars, le héros du roman de Fritz Zorn, « éduqué à mort »3Fritz Zorn (1976), Mars, Gallimard Paris. et en est devenu « le produit inapte à la vie se détruit lui-même ».
La nécessité de dire
« Le 119 reçoit 1200 appels par jour, et pourtant, ils n’ont pas reçu le
mien. Ni celui de ma mère, ou des voisins, des institutrices, des instituteurs. On n’a pas dit… »
Avec un texte simple, des respirations musicales, cette pièce aborde des thèmes passionnants et plus que jamais, d’utilité publique pour stopper les violences, même les plus vénielles, les plus ordinaires sur les enfants, souvent commises dans l’ignorance, la méconnaissance de la dignité de l’enfant, violences commises avec l’alibi du « c’est pour ton bien ».
La démarche est militante, le récit semble en partie autobiographique, c’est ce qui lui donne sa force.
Qu’est-ce qu’un père ?
Cette pièce articule complexe fraternel et complexe d’Œdipe, au travers du parcours de ces deux frères, sorte de Janus.
La violence vient-elle d’une confusion identitaire du père sur le fils ainé, qui transmet, de générations en générations, les violences subies jusqu’à ce que le père suspende enfin son geste sacrificateur ?
Cette pièce retrace-t-elle le parcours initiatique du devenir homme, avec le choix entre deux destins pour pouvoir accéder à l’amour d’une femme et à la capacité à être père en « tuant » le père et en renonçant à une place victimaire, à une propension sado-masochiste ?
Théâtre LA FACTORY – Chapelle des Antonins 5 Rue Figuière, 84000 Avignon
du 29 juin au 21 juillet relâche les 2, 9, 16 juillet à 13h45 durée 1h10 Texte de Renaud Merviel
Comédiens : Julien Goetz, Renaud Merviel
Metteuse en scène : Déborah Krey


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