La Mousson d’été, festival devenu incontournable, fut fondée il y a plus de 20 ans par Michel Didym. À Pont à Mousson, l’événement se constitue comme l’un des événements européens majeurs pour la découverte de nouvelles écritures dramatiques. Pendant sept jours, au cœur de la Lorraine, l’Abbaye des Prémontrés accueille auteurs et autrices dramatiques, metteurs et metteuses en scène, universitaires, comédiennes et comédiens.
« Rest/e » de Azilys Tanneau
L’événement s’articule principalement autour de la mise en espace de lectures de textes inédits ou traduits pour la première fois en français, interprétés, manuscrits en main, par une équipe de comédiennes et de comédiens. Des spectacles, des ateliers, des conférences et des conversations complètent la programmation.
Au troisième jour de son édition 2024, la mousson programme la jeune dramaturge Azilys Tanneau.
Azilys Tanneau est née à Châteauroux en 1996. Autrice dramatique, scénariste, elle se forme à l’écriture après des études à Sciences Po Paris et à l’Université Paris-Nanterre. Ses textes ont été lus à Théâtre Ouvert à Paris (Te Reposer, 2018) ou à la Comédie de Reims (Petit éloge du puzzle, 2020). Sans modération(s), reçoit l’Aide Nationale à la création 2021, est lauréat des Journées de Lyon des Auteurs de Théâtre. Il est sélectionné par différents comités (Eurodram, la Comédie de Caen, la Tête Noire) et nominé au Grand Prix de Littérature dramatique 2023. Sa dernière pièce, Rest/e, commande du festival Les Contemporaines de Lyon en mai 2022, est publiée dans la revue La Récolte (2023) et éditée chez Lansman.
« Rest/e, raconte le drame de ceux qui restent, l’histoire d’un deuil impossible. Aurore, une jeune ado se suicide. Sa mère, son père et son frère jumeau affrontent chacun à sa manière cette perte inexpliquée, inexplicable.
La mort est une notion qui se refuse à une inscription pleine dans nos psychés. Les êtres qui nous quittent ne nous quittent jamais vraiment. Ils sont toujours présents en nous. Chaque mort est incroyable, anormal, irrationnel, abracadabrante.
Aussi, lorsqu’une entreprise d’hightech propose à la mère d’Aurore, l’organisation et la conception de sessions de réalité virtuelle de sorte qu’elle pourra rencontrer à nouveau sa fille, la mère en souffrance croira à cet abracadabrantesque là.
Le rendez-vous est pris, les chèques signés. Elle pourra parler avec sa fille, ou plus exactement échanger avec un avatar soutenu par une intelligence artificielle qui saura la rendre plus vraie que nature. La mère est préparée à croire à cette supercherie, parce que son trauma, sa douleur, sa terreur intime de devenir folle. Parce que la peur de sa propre mort aussi.
La mère : Je ne sais pas ce que j’attends.
C’est que…
Comment dire ?
Mes morts à moi sont si vivants, si flamboyants. et moi, à côté d’eux, je me sens toute petite, je me sens comme… comme si c’était eux qui étaient du bon côté.
Elle plonge, y aliène le tout frais héritage de sa propre mère, puis lentement, de sessions en session, elle glissera vers l’addiction, vers le délire. Elle aurait soigné sa peur de la psychose par la psychose elle-même. Elle saura toutefois échapper à ce gouffre.
Le texte de Azilys Tanneau est formidable. Il rend compte du lien inépuisable d’amour et de haine entre une fille et sa mère. Il explore la magie et le religieux d’un lien qui ne se sature jamais. La mère veut enjamber la mort. Une mère abolit la mort de son enfant. Sa foi en une fille encore vivante est aussi forte qu’irrationnelle. On épouse cette (mauvaise) foi qui abrite une hallucination. On pense à Antigone qui veut restaurer la loi, car la fille ne doit pas mourir véritablement sans avoir révélé la raison de son suicide. La mère interroge sans répit l’avatar, qui ne peut répondre. Le malaise envahit le texte et la salle. Nos sommes éclaboussés par les peurs et leurs aménagements, par l’ambiguë de chaque mot, de chaque intention. Entre le vrai et le faux. Est-ce que la mère souhaite connaître les raisons du suicide pour opérer un deuil ? Ou est-ce que cette mère, qui frôle la folie, prétexte de cette énigme pour maintenir vivante sa fille ?
La délicatesse du texte se prête parfaitement à la représentation théâtrale. Il fabrique une messe occulte qui projette de faire parler les morts. Cette messe saisit nos frayeurs les plus intimes. La communion traverse le public.

Les deux comédiennes Charlotte Leonhardt et Carole Thibaut sont immenses dans ce jeu de miroir menteur. Elles savent interpréter le moment mystérieux de chaque rencontre virtuelle. À chaque fois, l’épiphanie du visage de l’autre se situe par le texte et par le jeu à la pliure entre l’incarné et la contrefaçon. Et si l’humour nous sauve du malaise, les deux comédiennes restituent le texte délicat, fin et prégnant.
La fille reconstituée : Ça te gêne ça, le silence.
La mère : Pas du tout.
La fille reconstituée : Si, je détecte une expression de gêne sur ton visage. Tes traits se tendent et ta bouche se tord. Ce sont des signes de la gêne.
Qui empire, là, d’ailleurs.La mère : C’est juste qu’il y a ce truc, là, entre nous. Comment tu veux que ce soit naturel !
Rest/e décrit avec subtilité les paradoxes. Ceux de la vie, de la mort et du théâtre. Il est un grand texte en ceci qu’il met tout sur la table, riche de nombreux chapitres de nos propres existences qui se manifestent à vue. Dans l’après-coup de la représentation émerge le seul sujet qui occupe l’autrice, et dont tous les avatars du monde de la réalité virtuelle resteront exclus, et qui est l’amour.
Épatant.
Rest/e
d’Azilys Tanneau (France)
dirigée par Cédric Orain avec Gaël Baron, Vladislav Botnaru,Sébastien Eveno, Charlotte Leonhardt et Carole Thibaut, vu le 24 aout 2024, crédit photos Boris Didym


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