La Mousson d’été, à Pont à Mousson, se constitue comme l’un des événements européens majeurs pour la découverte de nouvelles écritures dramatiques. Pendant sept jours, au cœur de la Lorraine, l’Abbaye des Prémontrés la Mousson se propose de dénicher des textes forts, de dévoiler des écritures émergentes accueillies par un comité de lecture dirigé par Véronique Bellegarde, directrice artistique du festival.
Monica Isakstuen est une autrice bien connue de la mousson. Ses échanges avec le festival sont anciens et d’une grande richesse. Monica Isakstuen, née en 1976, est une écrivaine, poétesse et romancière. Elle fait ses débuts comme autrice de théâtre en 2018 avec Regarde- moi quand je te parle. La pièce est découverte en France par une mise en lecture lors d’un événement organisé en 2018 au Théâtre de l’Odéon par Stéphane Braunschweig autour de plusieurs auteurs norvégiens dont le célèbre Arne Lygre.
La pièce est mise en espace à la Mousson d’été 2019 par Véronique Bellegarde. L’écriture particulière, traduite avec habileté par Marianne Ségol-Samoy, étonne et impressionne d’efficacité. L’anodin y crée l’accidentel ; l’habituel fait émerger l’inhabituel. La forme littéraire se construit par tranches, par lambeaux, par miscellanées. Cette plume n’émerge pas de nulle part. D’abord, il y a Jon Fosse, puis il y a Arne Lygre. L’autrice s’y réfère. À la facon du prix Nobel Jon Fosse, les textes de la dramaturge sont cycliques, volontairement banals, mais pleins d’une ambivalence née de la tension de la chose non dite, du mot manquant. À l’instar d’Arne Lygre, avec qui l’autrice a déjà travaillé, les personnages semblent interchangeables, anonymes, fluides.

« Nous sommes des guerriers »
Monica Isakstuen ne quittera plus la famille de la mousson. Sa pièce Nous sommes des guerriers est lue en inauguration de la Mousson d’été 2020 sous la direction de Pascal Deux, et mise en ondes l’année suivante pour France Culture.
Le récit est un drame. Toutefois, il n’est pas tout à fait un récit, ni tout à fait un drame. La construction assemble en un tout irrévocablement évasif une suite de souvenirs, un chapelet d’épisodes de vie. Monika Isakstuen renverse le canon de la forme héritée de Jon Fosse et de Arne Lygre. Un individu, sui generis, rompt avec l’interchangeabilité, (comme nous le verrons plus bas avec le père de sa nouvelle pièce). La mère, personnage principal, apparait dans son ipséité, lentement, en pointillé, dans une silencieuse machinerie littéraire.

« Ceci n’est pas nous »
En 2023, sa pièce Ceci n’est pas nous, lauréate du prix Ibsen, le plus prestigieux prix norvégien pour le théâtre, est mise en espace à la Mousson d’été sous la direction de Gérard Watkins.
La pièce suit une famille vingt-quatre heures tragiques où la frontière entre amour et dégoût, chagrin et joie, cauchemar et réalité reste floue. C’est l’été, le matin. Ma mère, mon père, ma sœur et mon frère se réveillent et entament une journée ordinaire. Mais que représente le « MOI » en relation à eux ? La langue minimaliste confirmait une fois encore le génie opérant de l’autrice.
« Et au-delà rien n’est sûr »
Cette année, l’autrice nous fait le cadeau d’une pièce sur la question de la mère, mise en lecture dirigée par Véronique Bellegarde. Elle invente une mère qui est là, mais partie, une mère qui devrait être présente, mais qui ne l’est pas ou pas tout à fait, une mère comme un objet mental perdu. On y retrouve l’humour de la norvégienne et son talent d’analyse.
La mère apparaitra sous plusieurs modalités, mais toujours sans avoir sa place. Le travail littéraire est de l’orfèvrerie ; le collage complexe de l’ensemble rend compte du propos. Comparons à la mère telle que décrite dans l’œuvre de Marguerite Duras. La mère, moderne et actuelle, de Monica Isakstuen, se situe à l’autre bout de l’équation. Chez Duras, la mère est toute entière mère, elle est mère de toutes et de tous. Elle tente d’abolir toute perte en la contournant. Elle est absolue, terrible, incestueuse. Monica Isakstuen accepte l’atteinte à la mère, elle convertit la perte par le geste théâtral, elle la sublime. Sa mère est multiple, diverse, plastique, au plus près d’une réalité par essence insaisissable.
Le père de l’enfant, sui generis, est là. Au-delà, rien n’est sûr. Sébastien Eveno incarne avec force et brio ce père formidable d’authenticité et de bon sens. Lorsque la mère apparaît, au beau milieu de la nuit, elle est comme rejetée d’un espace dans lequel elle n’a manifestement pas sa place.
LA PREMIÈRE QUE JE PEUX ÊTRE
Je sais que beaucoup de gens se demandent où je suis
Je sais que beaucoup de gens se demandent ce qui s’est passé
pourquoi n’est-elle pas là ? ils se demandent
Treize occurrences de femmes, jouées par cinq comédiennes (dont la merveilleuse de précision Marie-Sohna Condé), vont se succéder à la rencontre du père immuable.
LA DEUXIÈME QUE JE PEUX ÊTRE
La deuxième que je peux être est une victime
la deuxième que je peux être est allongée là dans un coin
la deuxième que je peux être a été frappée
Julie Pilod incarne la première mère avant Bénédicte Cerutti, Marie-Sohna Condé, Marie Dompnier et Pauline Vallé. La comédienne confirme son immense talent et sa puissance comique.
Chaque mère exige des réponses. Pourquoi ne vit-elle pas avec le père et l’enfant ? Que s’est-il passé ? Si elle ne veut pas être une mère, qui est-elle ? On l’aura compris : La pièce interroge la maternité en renversant la règle biologique. Si cette fois, nous ne sommes sûr que du père, que reste de légitimité à la mère. Que serait une mère si elle est absente, partie, morte, enfuie… L’abime s’ouvre sous nos pieds. Désormais, libérée du patriarcat, une femme cesse d’être essentialisée en mère. Reste à définir la mère. Un vertige à penser.
Et au-delà rien n’est sûr
de Monica Isakstuen (Norvège)
traduit du norvégien par Marianne Ségol-Samoy.
dirigée par Véronique Bellegarde
avec Bénédicte Cerutti, Marie-Sohna Condé, Marie Dompnier, Sébastien Eveno, Julie Pilod et Pauline Vallé. La traduction est une commande de la Comédie de Reims, soutenue par le Norske Dramatikeres Forbund. vu le 26 aout à la Mousson d’été. Créedit photos Boris didym


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