Nous savions que le communisme engendre des tyrans paranoïaques et des peuples d’esclaves. Roland Auzet s’empare du texte de Giuliano da Empoli pour nous inviter, grâce à une scéno affûtée, au sein de cet enfantement.

Le roman

Le Mage du Kremlin (2022) de Giuliano da Empoli est un roman politique et fictionnel inspiré de la Russie contemporaine et de l’entourage de Vladimir Poutine. Il imagine l’histoire de Vadim Baranov, conseiller énigmatique et influent du président russe, surnommé « le mage du Kremlin ».

D’abord metteur en scène, Baranov (interprété par un formidable et solide Philippe Girard) devient une figure clé du pouvoir. Il façonne l’image du chef de l’État et orchestre les coulisses du Kremlin.

À partir de ses confidences à un narrateur (intense Karina Beuthe Orr), Baranov déplie les mécanismes complexes du pouvoir en Russie, les rivalités politiques, les manipulations et les stratégies qui permettent à Poutine de maintenir son emprise sur le pays. Le personnage fictif de Baranov est inspiré de Vladislav Sourkov, artiste et homme d’affaires. Le roman est une réflexion sur la montée de l’autoritarisme, l’art de la propagande et la manière dont les dirigeants utilisent la peur et l’illusion pour gouverner.

Nous traversons les symptômes du communisme : le naufrage du Koursk, la sanguinaire guerre de Tchétchénie, l’invasion de la Crimée. Les événements se succèdent, faits d’armes du Tsar et de sa paranoïa.

Baranov vient interviewer un journaliste français, Pierre Barthélémy, joué par le subtil Stanislas Roquette. Ksénia, la femme de Baranov, (Irene Ranson Terestchenko, remarquable pianiste et comédienne) en vestale russe, déploie les contingences de son sadisme avec finesse. Claire Sermonne, Andranic Manet(magnétique en jeune Poutine), Anouchka Robert et Jean Alibert incarnent avec brio des personnages terribles que les dictatures comme les romans savent inventer.

Et puis il y a Hervé Pierre qui incarne avec son immense talent, armé de sa voix inimitable, le débonnaire Boris Berezovsky qui par excès de candeur perdra la vie.

Hervé Pierre

Hervé Pierre est une légende. Il est pour toujours inscrit dans nos mémoires et dans nos intimes chroniques de spectateurs. Il sait plaider notre voix. Il défendait récemment un double personnage attachant dans « Moman – Pourquoi les méchants sont méchants ? » de Jean-Claude Grumberg. Rappelons-nous : il fut Burrhus dans le Britannicus de Stéphane Braunschweig à L’Odéon en 2016. Il était le miroir grossissant de Néron refusant la pente de son maitre jusqu’à s’opposer à lui. Il nous représentait, garant de notre point de vue. Dans La Mer d’Edward Bond, encore, il jouait le marchand Hatch ; il vendait le fameux gant bicolore, symbole du hors champ inquiétant, mais prometteur, qui déclenchait le rire du public.

Immense acteur, il connait définitivement la fortune des grands rôles. Dans le mage de kremlin, il est notre soldat, triste.

Une scénographie idoine

Roland Auzet crée une scénographie glaciale et désemparée. Le mouvement des objets, des meubles, des êtres est permanent. Le metteur en scène brode l’arabesque de l’absolutisme, la texture du totalitarisme. Le texte de Giuliano Da Empoli trouve un écrin à sa dimension : esthétisant, saturé, un rien kitch. Le décor métallisé, les écrans glissants, les effets stroboscopiques, la musique agressive terminent de consacrer l’ADN débordant de perversions du tsar. Des miroirs plantés en face du public, nous renvoyant à nous-mêmes, achèvent de créer le malaise.

On pense à l’Ukraine.

La pièce nécessaire est une réussite ; elle rappelle le long empoisonnement des âmes. Elle déplie l’inertie délétère du communisme et son impasse. Elle nous plonge dans la pulsion de mort des despotismes, et nous invite à la vigilance et à l’indignation.

Le Mage du Kremlin

Mise en scène de Roland Auzet – Librement adapté du roman Le Mage du Kremlin de Giuliano da Empoli, © Editions Gallimard, 2022

De Giuliano Da Empoli
Adaptation Roland Auzet
Mise en scène Roland Auzet
Avec Hervé Pierre (Sociétaire de la Comédie-Française), Karina Beuthe Orr, Philippe Girard, Andranic Manet, Stanislas Roquette, Claire Sermonne, Irène Ranson Terestchenko
Assistanat à la mise en scène Pauline Cayatte
Scénographie Cédric Delorme Bouchard
Lumières Cédric Delorme Bouchard
Costumes Victoria Auzet
Vidéo & musique Wilfried Wendling
Régie Générale Jean-Gabriel Valot

Crédit photo © Thomas O’Brien. vu le 15 spetembre 2024 à La Scala Paris


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