Il est des spectacles qui se démarquent par la qualité de la réflexion qu’ils inspirent aux spectateurs. C’est le cas de Désarticulée(s), un spectacle écrit, mis en scène et interprété par la fine Jamila Bensaci.
L’espace d’une heure, la comédienne et auteure franco-algérienne nous emmène dans l’histoire et l’esprit de Wassila, une jeune femme d’une trentaine d’années, ayant grandi dans l’insouciance de sa famille d’adoption française.
Depuis longtemps, cependant, Wassila interroge la part d’identité qui lui échappe, celle de son histoire biologique, cette histoire qui s’ancre sur les rives du Maghreb, et qui ne lui a jamais été contée. Alors que le spectacle la présente in medias res, en pleine crise d’identité, à se disputer avec sa soeur et ses parents adoptifs, voilà que lui est remis le journal de sa mère adoptive Yamina. Le journal d’une écriture appliquée, raconte les années précédant et accompagnant sa venue au monde, celle de la décennie noire des années 90, opposant l’armée algérienne à l’Armée Nationale Populaire, ainsi qu’à différents groupes islamistes. Il en coutera entre 60 000 et 150 000 morts à l’Algérie.
La scène du Théâtre de la Reine Blanche se scinde en deux pour laisser découvrir au spectateur les deux histoires parallèles de Wassila – toute à l’émotion de la découverte du journal maternel et de ce qu’il lui révèle de sa part cachée – et de Yamina nous contant les souffrances de l’Algérie livrée au conflit civil. Quelques extraits de vidéoprojection (dont la mise en scène fait un usage discret et efficace) nous permettent d’entendre la voix des témoins du drame, mais aussi de laisser libre cours au monologue intérieur de Wassila et Yamina. Sur cette scène biface, nous découvrons coté cour, le drame d’une jeune femme privée de ses racines et qui découvre avec horreur l’histoire tumultueuse dont elle s’est toujours su – volens nolens – l’héritière. Coté jardin, celui d’une mère qui traverse le chaos inouï de la guerre avec l’homme de sa vie, entre fièvre amoureuse et attente interminable que semble lui imposer une apparente stérilité.
Jamila Bensaci a choisi un sujet difficile et sensible. Elle s’acquitte de sa tâche avec subtilité et nuance. Son jeu, tout en retenue et sobriété, permet de laisser passer les émotions, comme les questions suscitées par le spectacle, sans aucune impression de forcing ou pathos. Les spectateurs, au même niveau scénique que la comédienne, sont touchés par la proximité de la comédienne, qui passe avec agilité du jean et t-shirt de Wassila à la moire du voile de Yamina.
Jamila Bensaci, quand nous avons le bonheur de converser avec elle après le spectacle, cite notamment le maître ouvrage de la psychanalyste Karima Lazali, Le Trauma colonial, décrivant le poids de la guerre coloniale de 1954, y compris sur les enfants de la diaspora algérienne ne l’ayant pas connue. Sa pièce offre au spectateur de méditer avec justesse sur cet étrange effet d’après-coup des guerres, des conflits et des haines issues de la colonisation sur l’inconscient de ceux qui, générationnellement, semblent pourtant en être éloignés.
À recommander, de fait, aux jeunes et aux moins jeunes, qui en tireront assurément, chacun, un parti profitable.
Désarticulée(s), un spectacle de, avec et mis en scène par Jamila Bensaci au Théâtre de la Reine Blanche, jusqu’au dimanche 13 octobre. Crédit photos Affiche


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