Sorcières (titre provisoire) parle de croyances. Elle est une pièce maitresse. Sans croyances, la vie serait insurmontable et le théâtre impossible.

Collectages
À partir des écrits de Jeanne Favret-Saada 1Jeanna Favret-Saada
Originaire de la communauté juive de Sfax, issus des tribus indigènes qui habitaient en Tunisie avant la conquête coloniale de 1881, elle obtient l’agrégation de philosophie à Paris en 1958. Elle s’oriente vers le champ anthropologique. Son ambition de devenir ethnologue de terrain en Algérie rencontre la grande histoire ; son origine juive la chasse vers la France. En 1969, elle commence à travailler dans une région bocagère dans le Nord-Ouest de la France. C’est à partir de cette année que l’ethnologue commencera un parcours de 20 ans durant lesquels elle passe son temps à analyser le phénomène de la sorcellerie et à faire de la thérapie.Dans les années 1970, elle engage une enquête de trois années sur la sorcellerie paysanne dans le bocage mayennais. Elle rédige un ouvrage à partir de son expérience, Les Mots, la Mort, les Sorts (1977), qui dévoile la complexité des pratiques d’ensorcellement et de désorcellement. Elle rencontre la psychanalytique avec l’analyste Josée Contreras dans le but de comprendre le fonctionnement du système de la sorcellerie et leur impact sur les personnes qui y sont impliquées (Corps pour corps, 1981). En 2007, Jeanne Favret-Saada publie Comment produire une crise mondiale avec douze petits dessins. Ce livre est le fruit d’une enquête sur l’affaire dite des caricatures de Mahomet. En 2009, l’anthropologue, qui avait annoncé en 1977 une suite à son ouvrage Les Mots, la Mort, les Sorts, publie Désorceler.,, Lucie Berelowitsch a invité Penda Diouf à écrire un texte de théâtre.

En quête de témoignages, de faits divers et de légendes, elles ont, ensemble, parcouru le bocage normand pour questionner les rituels, les croyances et les superstitions pour une pièce intense.
Sonia (divine Sonia Bonny) a choisi de quitter Paris pour s’installer à la campagne dans une maison de famille. Elle se veut garante de l’histoire de sa lignée. Le souvenir d’une aïeule peuple la maison : des vêtements, des objets et sa présence. Un soir de pluie, une invitée surprise (lumineuse et énigmatique Natalka Halanevych) arrive chez Sonia qui l’accueille le temps du dépannage de sa voiture. Après son départ, Sonia commence à développer des dons : elle entend des chuchotements. La maison prend vie, l’envahit et l’amène à remuer le passé. Soutenue par son amie Jeanne (géniale Clara Lama-Schmit), elle démêle l’histoire de la maison que l’on dit maudite ; l’enquête les mènera auprès du fantôme d’une grande-tante que l’on disait sorcière.
Retour à Freud
Pour Freud, la psychanalyse est un morceau de terre inconnue, gagné sur les croyances populaires et le mysticisme. Toutefois, il l’admet concernant l’occultisme : On est amené à penser que ce fut là le mode archaïque de communication entre les êtres et qu’il céda la place à la méthode par signes perceptibles à l’aide d’organes sensoriels. Mais l’ancienne méthode peut continuer à subsister à l’arrière-plan et à se manifester en certaines circonstances 2Nouvelles conférences sur la psychanalyse 1917. Mieux, il énonce : ce serait témoigner de peu de confiance envers la science que de la croire incapable d’assimiler et de remanier celles d’entre les données de l’occultisme qui seraient reconnues exactes. En un mot, refuser de croire s’impose comme un aménagement défensif.
La pièce est formidable ; elle enjambe les peurs de l’irrationnel et les fausses pudeurs de scientifiques cartésiens. Au-delà de la sorcellerie, elle explore les thématiques de la transmission, de l’héritage et de l’amitié.
Un rêve

Celle qui, avec son Antigone nous avait emportés au pays de limbes, invente, s’appuyant sur la très belle scénographie de François Fauvel et Valentine Lê, un univers hallucinatoire.
Lucie Berelowitsch décoche deux effets. D’abord, la pièce mêle avec finesse le quotidien et l’extraordinaire, l’ordinaire et le fantastique. Clin d’œil facétieux, elle évoque succinctement le mystère des chaussettes dépareillées, le magique domestique. Les trois comédiennes, sous sa direction, naviguent avec adresse entre le vernaculaire et le merveilleux.
Le deuxième effet consiste en une autre géographie. La sorcellerie, car elle est invisible, réordonne l’espace et le regard. Le décor complexe épouse le trait ; il mélange intérieur et extérieur, verticalité et horizontalité. Les tableaux sous un ciel opaque perturbent le regard en mixant les univers.

Nous accédons à la sorcellerie par le rêve. Le final, moment de grâce absolu, viendra capitonner la démonstration. La parole des sorcières, par essence muette, sera enfin écoutée puis chantée.
Louis Jouvet écrivait qu’au théâtre tout le monde ment ; l’acteur qui joue bien sûr, mais le public aussi qui fait semblant d’y croire. Lucie Berelowitsch transforme le croyant en le théâtre, en un croyant qui s’interroge et en un spectateur qui s’émerveille.
Sorcières (titre provisoire)
Mise en scène Lucie Berelowitsch
Texte Penda Diouf – artiste associée
Sur une commande d’écriture du Préau – CDN de Normandie-Vire
Inspiré des livres de Jeanne Favret-Saada, Les mots, la mort, les sorts et Corps pour Corps – Enquêtes sur la sorcellerie dans le bocage (co-écrit par Josée Contreras) et, des témoignages recueillis dans le bocage virois en février et mars 2023.
Avec Sonia Bonny et Clara Lama Schmit – comédiennes permanentes, Natalka Halanevych – membre des Dakh Daughters (artistes associées)
Assistanat à la mise en scène Baptiste Mayoraz
Création lumières Kelig Le Bars
Musique Sylvain Jacques
Scénographie François Fauvel et Valentine Lê
Costumes Elizabeth Saint-Jalmes
Décors les Ateliers du Préau
crédit photos ©Simon-Gosselin
vu le 1ᵉʳ octobre 2024 au Préau
Tournée 2024_2025
18 octobre 2024 au Théâtre des Halles – Tessy-Bocage
14 novembre 2024 au Théâtre municipal – Domfront en Poiraie
28 novembre 2024 à la Halle ô grains – Bayeux
21 et 22 janvier 2025 au Théâtre du Point du Jour – Lyon
28 janvier 2025 Par le Bocage – Barenton
4 février 2025 au Théâtre de l’Arsenal – Val-de-Reuil
27 et 28 février 2025 Les Franciscaines – Deauville


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