Simon Abkarian est un immense poète. Il a écrit l’amour incandescent de Ménélas pour Hélène puis leurs retrouvailles après la guerre de Troie.
Première Partie – Ménélas Rébétiko Rapsodie
Accompagné de deux musiciens jouant et chantant du Rebétiko (blues des années 20), Simon Abkarian incarne un Ménélas meurtri par l’infidélité et le départ d’Hélène. Musique et alcool rythment cette complainte. Simon Abkarian, physique animal, sombre, donne la pleine mesure de son immense talent de comédien.
De Ménélas et d’Hélène, nous avons des idées, des points de vue qui tiennent souvent de l’arbitraire et du cliché. Le premier est toujours décrit comme un faible, un mou, voire un lâche. Le fait que son mari ne soit pas à la “hauteur” enlève à la fuite d’Hélène, toute force amoureuse. Elle ne part pas avec Pâris, mais elle fuit un type dénué de charme et de beauté. De ce fait, elle devient l’archétype de la putain.

La poésie d’Abkarian, puissante, féroce, pourchasse la réparation. Elle est la catharsis de la colère de Ménélas. . La salle est muette, en apnée, ne voulant perdre un mot, un silence de cette œuvre qui raconte les déferlements des âmes et l’amour. Grâce absolue.
Deuxième Partie – Hélène après la chute
Simon Abkarian a imaginé les retrouvailles de Ménélas et d’Hélène dans la chambre même qu’elle partageait avec Pâris. La scénographie est épurée. Un piano, quelques micros sur pied et au fond la cuirasse, butin de guerre, de Paris. Au plateau, la pianiste et chanteuse Macha Gharibian accompagne avec une grande élégance le drame.
Troie vient de tomber. Pendant que les Grecs se partagent le butin des perdants, un homme et une femme se retrouvent. Ménélas convoque Hélène, prisonnière, dans la chambre même qu’elle partageait avec Pâris. Ménélas est toujours décrit comme une brute possessive, un rustre incapable de comprendre, d’entreprendre l’amour. Et Hélène comme une putain qui aurait trahi son mari, une faiseuse de guerres, le parangon de la femme qui, en dérogeant à l’ordre établi, détruit l’équilibre des mondes.
Simon Abkarian réhumanise les deux protagonistes. Il nettoie la misogynie et le sexisme désuet de la tragédie grecque. Hélène jouée par Aurore Frémont est un ange déchu, mais édifié par les épreuves traversées. Ménélas interprété par Brontis Jodorowsky s’est adouci ; il s’est féminisé. Il est déconstruit ; il ne croit plus en son faste cependant qu’il veut croire à la vertu de cette confrontation qu’il a préparée avec soin. Il veut croire que ces retrouvailles seront son salut, que la réalité, même rude, nettoie les taches laissées à nos psychés. Simon Abkarian, homme de lettres éclairé et éclairant, déjoue les stéréotypes.
La langue de Simon Abkarian est magnifique, raffinée, et sa splendeur embaume toute la pièce. Les mots sont choisis, acérés. Le duel est sanglant. La femme plante ses griffes. L’homme ose les silences. À ce jeu de la vérité, chaque mouvement fait mal. Chaque mot devient le sacre de la pensée.
Aurore Frémont (elle est Électre dans la dernière pièce de Simon Abkarian) et Brontis Jodorowsky (le Gorille d’après Kafka) enflamment. Admirables, ils jouent la retenue, l’intériorité, le silence froid des affects brûlés jusqu’à la lassitude. Le destin et son drame torturent leur corps. Les deux artistes restituent la brutalité du texte en même temps que son vertige érotique. L’un va offrir à l’autre son rachat. Un peu chrétien, un peu optimiste et totalement épris d’amour pour l’humanité, Simon Abkarian ose espérer qu’une Hélène lumineuse retrouvera un Ménélas transformé.
Le public est emporté par ce féroce duel amoureux cathartique.
Texte et mise en scène Simon Abkarian
Composition musicale Macha Gharibian
avec Aurore Frémont et Brontis Jodorowsky
au Piano, Voix Macha Gharibian
Crédit photo © Antoine Agoudjian


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