Jacques Osinski n’en finira jamais de nous surprendre. Cette fois, le metteur en scène dont le travail s’est illustré abondamment par un déchiffrage aiguisé du théâtre de Beckett s’empare d’un texte étourdissant de Marguerite Duras. De sa scénographie émerge un effet de discours océanique.
Un roman diabolique
L’amante anglaise, publié en 1967, est un roman de Marguerite Duras qui mêle enquête policière et exploration psychologique. S’inspirant d’un fait divers (le meurtre de son mari par Amélie Rabilloud, qui dépeça le cadavre et en évacua les morceaux un par un en les jetant depuis un pont dans différents trains), Marguerite Duras écrit une première pièce les Viaducs de la Seine- et-Oise puis un roman L’Amante anglaise avant de transformer à nouveau le roman en pièce de théâtre.
Dans le fait divers, Amélie Rabilloud a tué son mari tyrannique. Dans la pièce de Duras, c’est une cousine sourde et muette, Marie-Thérèse, que Claire Lannes assassine sans raison.
Une énigme et une enquête
Le roman n’est pas construit selon une narration traditionnelle. Il choisit la forme d’un interrogatoire.
Le mari puis la femme seront interrogés par un enquêteur ; celui-ci porte la voix d’une société curieuse qui veut percer les secrets du meurtre. Claire Lannes, épouse de Pierre Lannes, y est décrite comme une femme étrange, peu expressive, habitée par des souffrances et des obsessions. Elle avoue avoir tué sa cousine, mais elle ne dit rien de son acte et n’exprime aucun regret. Le mari est un homme doux et flegmatique ; il nous apparait à la fois témoin et victime de la complexité de sa femme. Le roman s’achève sans rien révéler, laissant le lecteur face à une énigme humaine aussi fascinante qu’angoissante.

L’abolition des penseurs
Jacques Osinski met en scène cette enquête en direct-live. Il nous invite à cet interrogatoire, à cette recherche du vrai. Où se trouve la vérité des âmes?
Amélie Rabilloud restera un mystère. La vérité judiciaire, binaire et simplificatrice, n’apporte aucune réponse. Reconnue coupable, elle fut guillotinée. Les psychiatres missionnés par le tribunal se penchèrent, la jugèrent débile mentale. Ils virent en elle une hyperémotive par accumulation de chocs moraux, formule obscure, mais élégante. Le journal Le Monde à sa façon si délicieuse de se croire penser alors qu’il ne fait que croire, croire ici à la dialectique de l’inversion de la victime en bourreau, écrivait : « Elle l’a tué un soir de décembre 1949 dans leur maison de Savigny-sur-Orge, avec l’acharnement affolé que l’on retrouve souvent dans les crimes prémédités par des êtres qui jusqu’au dernier moment ont vécu dans la peur de leur victime ».
La pièce de Duras n’offre pas plus de réponses au mystère. Les signifiants ne sont pas garantis. L’amante anglaise se réfère en réalité la menthe anglaise. Duras explique ainsi son titre : « Il s’agit de la menthe anglaise, de la plante, ou, si vous préférez, de la chimie de la folie. Elle l’écrit avec l’apostrophe. Elle a tout désappris, y compris l’orthographe. ».

La psychanalyse si elle se prend pour une société savante, se précipitera pour proclamer doctement que la meurtrière, en tuant la sourde-muette, assassine tout ce qu’elle ne peut dire ; la même psychanalyse évoquera la psychose autour du signifiant Cahors, lieu associé à la fois à la victime et à un dépit amoureux. Claire Lannes tuerait par un déplacement psychotique Alfonso de Cahors, son ancien amant qui l’avait chassée.
L’académie de lettres, quant à elle, expliquera que le roman questionne la nature humaine, la solitude, la complexité des relations conjugales, la banalité du mal. Pourquoi pas ?
L’œuvre de Duras construit non l’étude critique, mais l’énigme. Osinski l’a bien compris lorsqu’il compare Duras à Beckett. Le metteur en scène a façonné une scénographie qui témoigne de cet impossible, où aucune conviction ne tient. Il y a, selon lui, un hiatus irréfragable entre la langue et la vie.
Le théâtre est l’anti-tribunal. C’est un lieu où l’on écoute. Jacques Osinski
Un dispositif astucieux
Le dispositif scénique imaginé tient du génie. D’abord, il y a le décor qui n’en est pas un. Nous sommes réunis dans la salle même du théâtre de l’Atelier. Le questionneur est assis parmi nous.
Frédéric Leidgens prête sa voix tranchante à l’interrogateur. Le comédien (il fut récemment Hamm dans Fin de Partie de Samuel Beckett mise en scène par Jacques Osinski), pèse chaque mot, chaque silence. Il sait ne pas juger et ainsi accueillir la parole du mari puis la parole de la meurtrière. Il écoute intensément. Il nous aide à écouter.
Grégoire Oestermann, comédien solide et apaisant (dernièrement dans « Voyage en ataxie« ), incarne le mari. Il répond patiemment, pourchassant la précision des mots, finissant de chercher à saisir l’insaisissable. Sa douceur nous accompagne sur le chemin d’un dénouement qui ne viendra pas.
Sandrine Bonnaire est immense, solide, dense. Elle propose une incarnation de Claire Lannes tout en ambivalence des sentiments, à la pliure entre sincérité et obscurité. Elle restitue avec brio la langue océanique de Duras, défend l’humilité du metteur en scène à se retirer devant le texte, personnifie le vertige. Chaque phrase prononcée embrase nos méninges.
Le résultat est étrange. L’expérience spectateur est unique en cela qu’elle ressemble à un yoga psychique qui appelle à une écoute patiente et hyper-consciente.
Certains actes humains demeurent incompréhensibles. Ces actes appartiennent en partie à un monde occulte (l’autre scène freudienne du fantasme) qui échappe à l’individu même. L’amante anglaise nous convie à côtoyer ce monde occulte, univers hermétique de l’autre. Sandrine Bonnaire y est prodigieuse. Ses derniers mots sont glaçants d’humanité.
Formidable !
L’amante anglaise
De Marguerite Duras
Mise en scène Jacques Osinski
Avec Sandrine Bonnaire, Frédéric Leidgens et Grégoire Oestermann
Texte du prologue dit par Denis LavanLumières Catherine Verheyd
Costumes Hélène Kritikos
Dramaturgie Marie PotonetMusique
Jean-Sébastien Bach: Das alte Jahr vergangen ist BWV 614
Transcription Gyorgy Kurtág et interprétation Marta et Gyorgy KurtágPhotographie © Pierre Grosbois
vu le 23 octobre à l’Atelier


Laisser un commentaire