Avec le succès de Sandrine Bonnaire au Théâtre de l’Atelier durant l’automne 2024 dans une mise en scène de Jacques Osinski, la pièce de Marguerite Duras, très librement inspirée d’un fait divers, continue de creuser son insondable énigme, au théâtre de l’Odéon, avec une remarquable Dominique Reymond dans le rôle principal. Le public, enthousiaste, rit. Peut-être un peu nerveusement.
Un couple, Pierre et Claire Lannes, dont la femme reconnaît, dès le début, le meurtre de sa cousine Marie-Thérèse, sourde et muette, qui faisait « tout chez eux », ménage et cuisine,vont répondre, à tour de rôle, aux questions d’un mystérieux interrogateur. Claire a découpé le corps en morceaux, puis l’a disséminé à un recoupement ferroviaire sous un viaduc ; à l’exception de la tête qui demeurera introuvable.
L’« enquête », motif central de la pièce, qui n’a rien de judicaire, ne se déroule pas sur les faits, mais sur le fond, la recherche du mobile, de la cause, de la motivation de ce crime que l’on qualifiera de métaphysique. Il n’y aura pas de véritable explication.
La mise en scène épurée prend le partie d’y inclure la public. Nous sommes observateurs, juges et complices à la fois. La scénographie nous installe au plus près de la radicale humanité des personnages.
La mise en scène d’Emilie Charriot est centrée sur le « fait divers », avec l’ajout, en préambule, du célèbre meurtre cannibale de l’étudiant japonais, un autre « astre noir », et sur l’effroi que peut susciter un « couple », celui de Claire et Pierre Lannes, qui ne partage rien. La scénographie évoque une sorte de jugement dernier : « Je remarque que vous avez tué, tous les deux, la même personne, vous en rêve, elle en réalité. » demande l’interrogateur à Pierre Lannes. Qui est coupable de ce crime ? Celle qui l’a agi, celui qui l’a rêvé ? Ceux qui l’y ont précipitée, ces hommes qui se sont si vite « découragés » à tenter de la connaître. Un mari qui, pendant vingt-quatre ans, va vivre auprès d’une femme, qu’il traite comme une Chose, uniquement préoccupé de son attrait physique, de ses maîtresses et de la « bonne cuisine » de Marie-Thérèse, incapable d’aimer autre chose que des fonctions, démultipliées en autant femmes morcelées ?
La partition de Dominique Reymond impressionne. Elle affleure la folie sans s’y résoudre, elle feint la séduction sans y croire, elle se moque de son enquêteur sans en goûter vraiment. Plaisir intense de théâtre, la comédienne est phénoménale. Elle donne beaucoup. Nous recevons beaucoup.
Claire a tué dans une cave, à quatre heures du matin. Sur les morceaux du corps, il y avait des inscriptions au charbon : Cahors et Alfonso, cet ouvrier agricole, célibataire et étranger, le seul capable de se retrouver dans les « flots de parole », « sans queue, ni tête », de Claire. Claire fait partie de ces « fous tranquilles qu’un village garde jusqu’au jour où la catastrophe arrive. », une folie « ordinaire », jusqu’à la bascule dans l’inimaginable, « fermée à tout, ouverte à tout »,« pleine d’elle-même ». « Plutôt que folle, c’est quelqu’un qui ne s’est jamais accommodée de la vie. » Et puis, il s’agissait de détruire, d’imprudences. Elle brûlait. Elle cassait des choses. Elle jetait à la poubelle, cachait dans des coins, enterrait dans le jardin. Découpait aussi.
Deux motifs scandent la pièce. Celui du « recoupement ferroviaire » qui viendrait comme s’opposer à la polyphonie, au glissement sans fin, de « l’amante anglaise » – « la menthe anglaise » et « l’amante en glaise », « en terre », « en sable » – et faire point de capiton pour épingler un discours qui filerait hors sens, hors lien social.
Et celui du signifiant Cahors, l’« agent de Cahors », son grand amour, qui a peut-être précipité Claire Lannes dans la folie, dans le « ravissement », à l’instar de Lol V. Stein, autre héroïne de Marguerite Duras, qui après la scène du bal sera, désormais, « vue de toutes parts ».
L’amour de Cahors, « un bonheur fait pour durer toujours », serait une certaine définition de l’amour, au-delà de son objet, indifférent à son objet, un concept, la rencontre avec l’objet perdu, « Cet amour-là ».
Cahors assone aussi avec Lahore, cette ville du Pakistan où se déroule l’intrigue de India song, autre œuvre de Marguerite Duras, avec le hurlement à la mort du vice-consul de France à Lahore, lorsqu’il avait crié son amour bafoué à Anne-Marie Stretter, au beau milieu de la réception, comme un bœuf à l’abattoir.
Claire Lannes aurait perdu la tête dans l’amour – comme le dit la chanson « Tu me fais perdre la tête » – mais perdue littéralement, elle l’aura retrouvée dans le crime.
« L’agent de Cahors, il ne sait pas combien je l’aimais. Je ne sais pas à quoi j’ai passé ma vie jusqu’ici. J’ai aimé l’agent de Cahors. C’est tout. Je croyais en Dieu à ce moment-là. C’est lui qui m’a détachée de Dieu. Je ne voyais que par lui. Après Dieu, je n’écoutais que lui, il était tout pour moi et un jour, je n’ai plus eu Dieu, mais lui seul, mais lui seul. Et puis un jour, il a menti. Le ciel s’est écroulé. Je me demande bien à quoi j’ai passé ma vie depuis. »
Les trois comédiens formidables abandonnés dans un espace vide et trop grand, sans soutien ni accroche ouvrent nos associations et réflexions.
« Cahors », « Lahore », le prénom « Alfonso », ce sont les mêmes voyelles. Lui, aurait pu la faire rebasculer, de l’« autre côté », du côté de la vie. Dans le court texte de Sigmund Freud, La signification de l’ordre des voyelles : « (…) dans les rêves et les idées qui nous viennent, des noms qui se dérobent doivent, (…) être remplacés par d’autres qui n’ont de commun avec eux que l’ordre des voyelles. (…) l’histoire des religions fournit sur ce point une analogie frappante. Chez les anciens Hébreux, le nom de dieu était « tabou » ; la vocalisation des quatre lettres du nom de Dieu (…) Le nom est prononcé Jéhovah du fait qu’on lui attribue les signes vocaliques du mot non interdit Adonaï (seigneur) » Quel serait le signifié de ces signifiants, « Cahors », « Alfonso » ? La mort ? Dieu ? Comme le tétragramme hébraïque dont les signes vocaliques demeurent inconnus et tabous.
Pour cette femme désespérée, qui, en apparence, « avait tout pour être heureuse », aucun homme n’aura été à la hauteur de « cet amour-là » : un amour mystique, extatique, infini.
L’agent de Cahors est mort. Il y a un an. Consciemment, elle ne le sait pas. Peut-être, l’a-t-elle senti, senti la fin de cette connexion d’âme à âme, absolue, hors animalité, sublime, « rien que des traces pures ». « La viande en sauce pour moi, c’est une chose terrible, terrible. La menthe anglaise, c’est le contraire de la viande en sauce. », le contraire de « la viande pure. »
Comme pour l’Aimée de Lacan, peut-être que son crime aura été résolutoire et qu’elle a pu ainsi traverser quelque chose de sa folie, par « la fin d’un monde » et le « recommencement d’un autre ».
Claire Lannes serait hors d’elle-même. Il lui faudra commettre ce crime, le meurtre de sa cousine
Marie-Thérèse, sourde et muette, comme un double d’elle-même, qui de dos ressemblait à un « petit bœuf », pour accéder à la parole et repasser du bon côté du monde. Claire et Marie-Thérèse portaient le même « nom final ».
On ne retrouvera pas la tête de Marie-Thérèse, peut-être n’y avait-il qu’une tête pour deux. L’agent de Cahors l’avait conduite au suicide, faite basculer de l’autre côté, du côté de la mort, au moment de leur rupture, « elle avait essayé de se tuer à cause de lui, (…) elle s’était jetée dans un étang. » Elle était devenue « Peut-être morte ou vivante. Qui sait ? » Réduite à de la viande.
– « Qui étiez-vous dans le jardin ? »
– « Celle qui reste après ma mort. »
« On ne parle pas à une folle. On n’écoute pas une folle. » Claire aussi est comme sourde et muette, « Parfois, ma bouche était comme le ciment du banc », emmurée dans une prison de désintérêt, d’incompréhension du monde. Pour elle, les autres ne parlent qu’avec des « voix aiguées de théâtre ». La prison lui sera encore préférable, comme le sera l’asile psychiatrique après son crime. « Je veux qu’on vienne et qu’on m’emmène, je désire trois ou quatre murs, une porte de fer, un lit de fer et des fenêtres avec grilles et enfermée Claire Lannes là-dedans. »On s’intéresse à elle, au mystère de son acte. C’est auxjournaux qu’elle écrit, pour poser sa question sur la menthe anglaise, comme dans une adresse à un Autre qu’elle n’arrive pas à se constituer.
Claire Lannes a longtemps réfléchi à ce qu’elle ferait de la tête. Elle est partie à Paris, elle a marché, est descendue à la Porte d’Orléans, et elle a trouvé. Elle en sera désormais tranquille. Comme si la visée du crime était, toute entière, contenue dans le sort qu’elle ferait subir à la tête, sort qui restera mystérieux.
Il lui faudra commettre le meurtre de la Chose pour accéder au symbolique.
Il manquera désormais la tête de Marie-Thérèse pour que puisse fonctionner un langage articulé.
Tuer la Chose pour accéder aux mots, sera sa manière de se subjectiver. En découpant les morceaux en une sorte de stade du miroir inversé et en cachant la tête, elle se recrée un espace psychique propre, une zone de secret. Retrouver une tête au sens littéral, hors métaphore, dans le Réel après l’avoir perdue pour un homme. « Et vous croyez que je vais me laisser enlever ce mot pour que tous les autres soient enterrés vivants et moi avec eux dans l’asile. »
L’âme siège dans la tête. Pour les Chasseurs de tête, une « transfusion magique » des qualités vitales et spirituelles du défunt s’effectue au profit du meurtrier. Prendre la tête de Marie-Thérèse aura été une tentative pour s’approprier ses qualités, pour Claire qui passait ses journées, assise sur un banc dans le jardin, qui ne savait plus rien faire, dont la vie avait sombré dans le hors-sens et l’immobilisme. Marie-Thérèse savait cuisiner, aimer avec légèreté, était « toujours contente ». Marie-Thérèse était « la reine de l’autre côté », la reine.
Claire Lannes aura regagné dans les tremblements du passage à l’acte, par l’épreuve de ce crime hors norme, par cette « boucherie », par le transport harassant du corps, son trophée.
Claire Lannes était-elle « folle » avant sa « mauvaise rencontre » avec l’amant de Cahors, avant la perte de « cet amour-là », qui le sait ?
Le moi serait il le trophée du fou ? A penser avec une pièce à ne pas rater.
L’amante anglaise, Pièce de Marguerite Duras Mise en scène d’Émilie Charriot, du 21 mars au 13 avril au théâtre de l’Odéon-Berthier 17e Avec Nicolas Bouchaud,Laurent Poitrenaux, Dominique Reymond. Vu le 21 mars à l’Odeon Berthier



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