Sous la baguette d’Éric Ruf, les musiciens de la langue que sont les comédiens français mobilisent voix et corps pour faire entendre la symphonie philosophique de Paul Claudel.
Une longue sensualité
Alors qu’il s’apprête à quitter en août 2025 ses fonctions d’administrateur, Eric Ruf par une création à l’accessibilité admirable, prend congé de nous, la tête haute. Et il salue aussi une troupe dont il aura réussi à magnifier le talent.

D’une durée de huit heures trente sous la forme de quatre actes séparés de deux entractes et d’une longue pause, son Soulier de Satin impose une sensualité enveloppante et un humour détonnant.
Un sujet éternel
Le Soulier de satin de Paul Claudel est une pièce de théâtre monumentale et poétique, publiée en 1929. Elle se déroule à l’époque de la Contre-Réforme et de l’expansion coloniale. Claudel y mêle une histoire d’amour, une réflexion douloureuse sur la foi religieuse mêlée à une quête spirituelle inassouvie.
La pièce raconte l’amour impossible entre Rodrigue, un conquistador espagnol, et Prouhèze, une femme mariée et pieuse. Leur passion est déchirée entre aspirations terrestres et devoirs divins. Rodrigue, homme aventureux, représente l’ambition et l’appel des grands projets (conquêtes, exploration). Prouhèze, femme pieuse et dévouée à Dieu, incarne la fidélité au mariage et la lutte contre le péché. Alors qu’ils s’aiment profondément, leur amour reste empêché par leurs engagements spirituels et sociaux.

Une troupe admirable
Elle est formidable. Elle soutient le texte cependant qu’abandonnée par un décor minimaliste et obligée par les splendides costumes de Christian Lacroix. Elle nous offre un festival. On se souviendra longtemps d’Alain Lenglet en jésuite squelettique priant le ciel, de Laurent Stocker en Bathazar gourmand, de Didier Sandre et de Danièle Lebrun, éternelle, succédant les emplois, enjambant les genres et les caractères. Et de l’intense Florence Viala et de la lumineuse Marina Hands. On emportera avec soi Coraly Zahonero utilisant son art inné de la comédie pour inventer le personnage de Jobarbara, sous la forme d’une bohémienne de vaudeville. Encore l’intentionnel surjeu contributif de Suliane Brahim ou de Serge Bagdassarian. Si l’on regrettera peut-être le peu de sex-appeal de Baptiste Chabauty, en Rodrigue jeune, l’acteur est fabuleux en Rodrigue vieillard.
La comédie humaine
La pièce, en quatre journées, décrit une odyssée à travers des continents et des âmes. Chaque personnage est confronté à des dilemmes moraux et religieux. Rodrigue qui est un peu Claudel traverse à sa façon le conflit entre le désir humain (l’amour passionné) et les impératifs divins (la foi et le devoir). Il choisira la folie.
L’œuvre est foisonnante. Elle interroge la condition humaine. Elle questionne aussi le sens de la vie et juger Claudel sur la préférence de cette question révolue serait un anachronisme. Dans cette ode au mysticisme où le texte est célébré, Claudel veut savoir comment s’articule l’intention(nalité), le désir, la foi, le destin et l’amour. Il veut saisir un sens de la vie qui tomberait du ciel. Il veut savoir ce qui attrape les êtres malgré eux. Huit heures — qui passent si vite tant le bonheur est céleste — ne suffiront pas.
Salle Richelieu, tout se plie et se déplie. Rien ne tombera du ciel. Les intégristes sont renvoyés à leur folie. Il nous reste le plaisir intense et laïque du théâtre et errant entre la salle et la scène, les multiples traces d’humanité déposées par une troupe de légende.
Le moment est historique.
Le Soulier de satin
de Paul Claudel.
Version scénique, mise en scène et scénographie Éric Ruf
Avec Alain Lenglet, Florence Viala, Coraly Zahonero, Laurent Stocker, Christian Gonon, Serge Bagdassarian, Suliane Brahim, Didier Sandre, Christophe Montenez, Marina Hands, Danièle Lebrun, Birane Ba, Sefa Yeboah, Baptiste Chabauty, Édith Proust, et Fanny Barthod, Rachel Collignon, Gabriel Draper de l’académie de la Comédie-Française, et les musiciens Aurélia Bonaque Ferrat de l’académie de la Comédie-Français (violon), Vincent Leterme (piano), Merel Junge (violon, euphonium, trompette), Ingrid Schoenlaub (violoncelle)
Costumes Christian Lacroix
Lumière Bertrand Couderc
Direction musicale Vincent Leterme
Son Samuel Robineau de l’académie de la Comédie-Française
Travail chorégraphique Glysleïn Lefever
Collaboration artistique Léonidas Strapatsakis
Assistanat à la mise en scène Alison Hornus, Ruth Orthmann, et Aristeo Tordesillas de l’académie de la Comédie-Française
Assistanat aux costumes Jean Philippe Pons, Jennifer Morangier, et Aurélia Bonaque Ferrat de l’académie de la Comédie-Française
Assistanat à la scénographie Anaïs Levieil de l’académie de la Comédie-Française
Durée : 8h30 (entractes compris)
Comédie-Française, Paris
du 21 décembre 2024 au 13 avril 2025
vu le 26 décembre 2024 salle Richelieu


Laisser un commentaire