La pièce s’appelle Les Histrioniques comme le sobriquet psycho-pathologisant dont l’ordre commun, l’ordre patriarcal agonisant, affuble les accusatrices de viols et de harcèlements sexuels.
On se souvient : En 2020, Marie Coquille-Chambel animait une chaîne YouTube sur le théâtre, Plain Chant. Elle avait porté plainte contre un acteur de la Comédie Française après avoir été frappée violemment à trois reprises.

On se souvient : la même Marie Coquille-Chambel avait obtenu en 1922, par une mobilisation au mot d’ordre « Cantat Assassin, Baro Violeur, Mouawad Valide« , la déprogrammation du spectacle du metteur en scène Jean-Pierre Baro, au théâtre de la Colline. Son combat fut peu soutenu ; le syndicat de la critique théâtre lui-même s’était rangé dans le camp du business as usual et la décision n’émana pas du directeur Wajdi Mouawad (il avait, la même saison, réinvité Bertrand Cantat à collaborer à un autre spectacle) mais de l’artiste lui-même.

On se souvient de tant d’autres exemples dont cette comédienne, Alice, qui avait porté plainte pour viol contre un metteur en scène renommé de Nancy et qui voulait que la peur change de camp.
Le problème, ce n’est pas Michel Didym 1on reconnait les personnes citées dans la pièce sans qu’ils soient nommés on ne comprend pas pourquoi Gérard Darmanin (non lieu) et Michel Didym (procès en cours) ne soient pas anonymisés , c’est le théâtre dans son ensemble et ses rapports de domination. Ce sont les prédateurs qui doivent avoir peur de nous. clamait-elle.
On s’en souvient ou pas.
On a oublié déjà ; on a voulu oublier tous ces exemples, et tant d’autres.
Nous nous agitons mais mollement sur la toute puissance des metteurs en scène. Les têtes tombent et si les temps changent, le problème insiste. Persiste le malaise souvent belliqueux de ceux qui ne veulent rien en savoir.

Sur le plateau, elles sont venues. Cinq femmes unies par un engagement commun au sein du collectif #MetooThéâtre qu’elles ont cocréé en 2021. Elles sont comédiennes, autrices, metteuses en scène, chercheuses, directrices de compagnie.
Avec Les Histrioniques, elles portent leur militantisme à la scène. Le biais est de raconter, de décrire. Dire les faits brisent le malaise. Le texte récure une tache invisible et pourtant sous nos yeux. Il agace souvent, irrite parfois.
La forme est celle de professionnelles qui maîtrisent la mise en scène, la scénographie, le rythme et l’humour. Échanges sur Messenger, reconstitution de scènes clés, la pièce est intense et musclée. De la réalité, elles fabriquent une fiction dont émerge une réalité. Dans cette pliure entre la théâtralisation des événements et le dramatique des faits, la troupe renverse les choses avec un talent confirmé (mention spéciale pour la puissance comique de Nadège Cathelineau).
Dans les travées à cour et à jardin, deux gardes du corps.
On se souvient. En 2021 Nâzim Boudjenah, pensionnaire de la Comédie Française, est condamnée à six mois d’emprisonnement avec sursis pour des menaces de mort sur son ancienne compagne, la blogueuse de théâtre Marie Coquille-Chambel. D’autres menaces de mort par d’autres individus viennent, stigmates d’une pièce décisive 2sur le sujet et sur d’autres, suivre le brillant podcast : les couilles sur la table.
Une putain de pièce-poil à gratter, imaginée par des femmes, ni histrioniques, ni putains. Par des victimes éclairées qui nous guident en nous offrant un bon moment de théâtre plein de grâce et d’humour.
Les Histrioniques
Une création de et avec Louise Brzezowska-Dudek, Nadège Cathelineau, Marie Coquille-Chambel, Séphora Haymann, Julie Ménard et Elizabeth Saint-Jalmes
Créatrices lumières Juliette Besançon et Pauline Guyonnet
Scénographe et plasticienne Elizabeth Saint-Jalmes
Créatrices Sonores Elisa Monteil et Jehanne Cretin-Maitenaz
Régie générale Marion Koechlin
Régie lumière Hélène Le François
Administration et Production Par tous les temps
crédit photo @Alain Monot
vu le 6 janvier 2024 au théâtre de Belleville.


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