Suite à la soirée du 22 février autour de OBLOMOV, nosu recevons ce texte de Magali Taïeb-Cohen, psychanalyste et psychologue clinicienne, membre du Mouvement du Coût Freudien. Elle consulte à Paris 18e, à Montmartre et vous pouvez la retrouver sur Doctolib.
La pièce écrite par LM Formentin[1], inspirée du célèbre roman Oblomov écrit en 1859 par Ivan Gontcharov, a le mérite de nous faire pénétrer au cœur de la psyché d’un personnage qui pouvait jusqu’ici nous demeurer énigmatique. Contraint de réduire la distribution à deux personnages, Oblomov et son vieux valet Zakhar, qui en devient un personnage principal, l’auteur condense et approfondit, dans cette variation, toute la puissance du roman qui résonne particulièrement avec certaines postures du monde contemporain : le refus radical de grandir, de sortir de l’enfance bienheureuse pour assumer sa responsabilité d’Homme dans des contextes de déclassement social, d’un monde incertain et dangereux, en pleine mutation.

Le décor se compose d’un lit avec un tas de draps, de couvertures, de coussins chamarrés, d’une petite table pleine de papiers froissés et d’une chaise. Il y a un certain goût, une certaine opulence, témoins d’une grandeur passée, même si tout semble envahi de désordre, de saleté incrustée. Les vitres, presque opaques, maintiennent une semi obscurité.
La pièce est, par certains aspects, irrésistible de drôlerie. Oblomov ne quitte quasiment jamais son lit, malgré de multiples et vaines tentatives, comme terrassé par une force invincible qui l’empêche de se mouvoir. Ce qu’il dit n’est jamais suivi d’action. Il oppose au monde, au divertissement, à la vie sociale, un refus farouche.
Loin de l’atmosphère pesante, étouffante, mortifère, délétère, conforme à la vie immobile et épuisante du héros du roman, la pièce avance sur un rythme effréné qui laisse le public en haleine grâce à sa mise en scène ingénieuse. En un peu plus d’une heure, avec deux comédiens époustouflants, Yvan Varco et Alexandre Chapelon, cette variation en dit presque plus que le chef-d’œuvre intemporel de Gontcharov.
Le dernier mot de la pièce est un « merci » d’Oblomov, l’éternel enfant tyran, adressé à son valet qui l’assure d’être là pour lui. Quelque chose d’une humanisation, d’un accès à l’autre ont-ils malgré tout eu lieu ?

« Ah mon dieu, mon Dieu ! Je suis persécuté par la vie. Je ne suis jamais tranquille. »
Oblomov vit à Saint-Pétersbourg avec pour seule compagnie son fidèle et vieux domestique Zakhar. Oblomov pourrait être émouvant, attendrissant. Il passe ses journées à dormir, il rêve. La poussière s’entasse ainsi que les toiles d’araignée, les murs se fissurent, les créanciers harcèlent sans qu’il puisse sortir de sa torpeur, quitter sa robe de chambre, autrefois luxueuse, qui, maintenant, s’élime, symbole d’une matrice qu’il n’aurait jamais quitté « la robe de chambre (…) était molle, souple, le corps n’en ressentait point le contact, tel un esclave docile, elle était soumise au moindre mouvement de celui qui la portait. »2. Il a d’ailleurs, dans le roman, un corps de bébé, passant ses journées comme au berceau, plutôt gros, avec de petites mains potelées, des épaules molles paraissant trop efféminées pour celui d’un homme et fantasmant de « bonnes compotes ». Sauf qu’il a la trentaine et ne dispose pour satisfaire ses besoins primaires d’éternel nourrisson que de son valet Zakhar, une sorte de double, prolongement de lui-même avec lequel il exige de reconstituer à deux le narcissisme illimité de l’enfance : il l’appelle, le rejette, l’accable de reproches, l’accuse de ses propres manquements d’incorrigible velléitaire, de perpétuel procrastinateur, exerce sur lui une jouissance sadique, sans l’ombre d’un égard, en un incessant et épuisant jeu de Fort-da.
Oblomov a une peur enfantine de la vie, il est un être sans ressource, un éternel enfant attendrissant, horripilant qui pourrait rester ainsi si la vie ne venait cogner à sa porte avec son cortège de nécessités et d’adversité.
Ses postures misanthropes, de pourfendeur des travers de la communauté des hommes, ses diatribes contre la vanité du travail et des honneurs ne sont que des rationalisations qui lui permettent de rester rivé à son monde révolu, à sa grandeur passée.
Zakhar est pour Oblomov une sorte de « garde-manger » selon la formule de Winnicott dans La haine dans le contre-transfert[2]. Oblomov, sans la moindre sollicitude pour lui, vampire à la pulsion de vie impitoyable, telle que Winnicott définie la pulsion de mort, fait preuve d’un égoïsme illimité. Zakhar, en bon valet de la Grande Russie, dans l’absolu dévouement, n’en ressent aucune agressivité. Il est meilleur que la meilleure des mères, calme, bienveillant, impassible sous les reproches, la mauvaise foi, les injonctions contradictoires de son maître ingrat, mais se trouve soudain confronté à son impuissance à protéger son grand bébé du monde extérieur. Il ne peut plus maintenir l’illusion de toute-puissance infantile, le fameux « songe d’Oblomov » qu’il partage, vers le domaine d’antan, du temps de sa splendeur, avec les vieux maîtres qu’il se plaît à entendre évoquer par le jeune barine, enfermés chaque jour un peu plus dans un monde qui se fissure de toutes parts, tous deux figés dans la négation du temps qui passe, arcboutés dans leur acharnement à demeurer dans des temps révolus, en compagnie de morts, « pour que la maison ne meure pas, demeure hors du temps »[3].
Oblomov, éternel pacha, refuse le deuil de la mère de l’enfance et l’adaptation à la réalité. Son enfance a été trop protégée, trop dorlotée, à l’abri de toutes les vicissitudes de l’existence. Le désir inconscient qui se manifeste dans sa paresse, c’est celui d’inscrire la maison de l’enfance dans l’éternité : demeurer hors du temps, pour ne jamais mourir.
L’impossible rédemption par l’amour
La grande richesse de la pièce de LM Formentin est d’avoir adapté la pièce de Gontcharov, pour seulement deux personnages là où le roman en compte plus de dix. Zakhar en devient un valet multifonctions, une boîte à outils. Les personnages absents sont interprétés par le maître et son valet, dans une sorte de délire à deux. Ils les incarnent, les actionnent dans son théâtre de marionnettes intérieur, ils n’existent pas vraiment ailleurs que dans son monde narcissique, autarcique, sans autre.
Le valet incarne Olga, la femme fougueuse, amoureuse d’Oblomov et qui va lui offrir un temps la possibilité de sortir de sa léthargie, de son aboulie, de son négativisme, qui va se mettre à l’aimer, qu’il va aimer lui aussi, vivant pendant quelques mois une presque complète métamorphose. Elle reconnait en lui un être d’exception mais il hait le feu du désir, le manque, le différé, dans une absolue intolérance à la frustration. « Car moi, je ne suis pas fait comme les autres pour qui naître, c’est allumer un feu. (…) Pour moi, c’est comme si j’avais commencé par la fin. Jamais en moi ne s’est allumé aucun feu. Jeune, je me sentais déjà vieux. »
Aimer lui est aussi impossible que travailler : « Le but de vos agitations, de vos passions, de vos guerres, de votre commerce, de votre politique, n’est-il pas, quand tout est dit, le repos ? N’aspirez-vous pas, les uns et les autres, à retrouver ce paradis perdu ? »[4]
Olga sait qu’il ne pourra pas survivre ainsi, qu’il doit changer, impérativement, devenir un homme, s’engager, prendre ses responsabilités. Oblomov pour oser l’amour exige qu’il soit inconditionnel, Être la priorité absolue de l’autre, à l’abri de sa possible versatilité, de son caractère éphémère. « Mais alors m’aimez-vous pour ce que je suis ou pour ce que vous voulez que je sois ? (…) Ainsi vous voulez que je sois votre créature ? »
Olga insiste, elle veut le sauver : « Et puis vous souffrez d’être ainsi tel que vous êtes. C’est mon orgueil de femme. Celui de penser que vous pouvez changer. »
Il refuse de changer et entend rester tel qu’il est, hors du monde, tyrannique, tortionnaire, éternel enfant capricieux. « Ainsi, votre amour serait de l’orgueil. Cet orgueil que l’on voit partout et qui mène le monde. (…) vous êtes comme les autres. (…) Vous mentez on ne peut pas aimer un homme comme moi. Je sais ce que vous pensez, ce que tout le monde pense que je suis une anomalie de la nature. Et vous croyez que vous pourrez changer cela ? Vous vous croyez plus forte que Dieu qui m’a fait ainsi ? Quel orgueil oui ! Et vous êtes-vous demandée ce que vous ferez si je ne change pas comme vous l’espérez ? Moi, je le sais, vous vous lasserez et vous m’abandonnerez. De toute façon, je ne supporterai pas de vous décevoir et de vous rendre malheureuse … Non… ça jamais, jamais. Laisse-moi maintenant, oublie-moi, pars. » Ils se quittent là-dessus, il n’aura pas le courage de s’engager, de s’exposer à la possibilité de la perte, de l’insatisfaction d’une femme qu’il ne pourrait pas combler et qui le confronterait à sa faille narcissique.
« Les autres le font bien eux »
« Les autres le font bien eux » s’écrit soudain Zakhar, enfin à bout, dans un mouvement de colère extrême et salutaire, qui s’avérera peut-être décisif.
Oblomov ne saurait faire partie des autres qu’il méprise pour leur agitation vaine, pour leur orgueil. « Pardon, pardon qu’est-ce que tu viens de dire ? (…) Est-ce que tu réalises ce que tu dis, que tu m’insultes ? »
La femme robe de chambre
Oblomov cédera sur son désir, seule faute morale selon Jacques Lacan. Il aurait bien aimé oser l’amour avec Olga qui aurait tenté de faire gagner, en lui, les pulsions de vie mais il optera pour une terne et lénifiante Agafia, sa propriétaire, qui encourage Oblomov dans son inertie. C’est un des seuls personnages, pourtant central dans le roman, qui n’apparaît pas dans la variation proposée dans cette pièce, comme si Agafia n’avait pas d’existence dans le théâtre intérieur fantasmatique d’Oblomov ; comme si, aussi, l’auteur avait, par choix éthique, interdit ce refuge mortifère auprès de celle qui va flatter ses pires travers. L’auteur lui barre cette dernière issue, censure la possibilité même de cette ultime régression transgressive sur laquelle l’histoire de l’Oblomov du roman s’achève, cette relation ancillaire avec une femme-mère robe de chambre. Finalement, il optera pour retrouver son enfance chérie, cet Eden perdu, sa place d’enfant roi, de roi « fait-néant », pour croupir « dans le non-être et le non-faire » sans en être dérangé, demeurer à vie « His majesty the baby »[5]
Le nirvana ou rien
Oblomov aurait eu quelque velléité à devenir écrivain, ce qu’il ne deviendra jamais. La paresse est en général très négativement connotée, identifiée à l’acédie, elle est un péché capital, entre le sommeil et la lâcheté. La vie est une avancée vers l’inconnu, un progrès vers l’extérieur. Freud y insiste dans L’avenir d’une illusion : « L’être humain ne peut rester enfant éternellement, il faut qu’il finisse par sortir, dans la « vie hostile ». On est en droit d’appeler cela « l’éducation à la réalité ». »7 Mais Oblomov n’a jamais accepté de bouger de la réalisation messianique, il tourne et se retourne dans ses draps, s’en recouvre la tête, matérialisant le déni qui est sien. Du monde extérieur et de ses impératifs, il n’en veut rien savoir.
« Céder sur son désir » est la seule faute morale selon Lacan. C’est la faute d’Oblomov, resté en deçà de la Loi et qui en paye le prix fort en termes de culpabilité et de mélancolie en un redoutable cercle vicieux. Cette absence d’éthique, d’accès au manque et au désir serait sa maladie d’âme, que Gontcharov a été le premier à diagnostiquer « ce cancer qui dévore l’être et en fait un éternel infirme : paresse, inertie profonde, impossibilité à transmuer le rêve en réalité, à s’arracher au plus attrayant mirage. Cette infirmité nous en retrouvons le germe dans l’enfance d’Oblomov et dans sa propriété ancestrale. » Oblomov est devenu proverbial, c’est un néologisme, un nom commun.
C’est la définition que donne Oblomov de « l’oblomovtchina », un mal obscur dont il est conscient de souffrir au moment où il vit la douleur de ne pouvoir aimer Olga. « Et qu’est-ce qui t’a rendu ainsi ? Ce mal, ton mal, n’a pas de nom… Son nom ? — L’Oblomovtchina ! murmura-t-il »[6].
Oblomov s’enfuit ailleurs, dans des univers parallèles où il fait meilleur vivre. Il lui semble alors revivre un temps déjà vécu. A-t-il vécu une vie antérieure oubliée ? Et il tombe alors des états quasi hallucinatoires qui feront se mêler le passé et le présent, des accès de torpeur où les sons de la vie d’avant se substituent à la vie réelle, où les visages du présent s’effaceront derrière les figures adorées du passé.
« C’est pourquoi l’homme abandonne son père et sa mère ; il s’unit à sa femme, et ils deviennent une seule chair. » dit l’injonction biblique au chapitre 2 de la Genèse[7], juste après la création d’Eve, extraite d’un côté d’Adam pour l’introduire au manque et à l’incomplétude. Ce verset, même s’ils sont toujours au Paradis, avant la chute et le péché originel, interdit l’inceste, qu’il soit agi ou psychique, selon le commentaire de Rachi. Pour Oblomov ce sera le Nirvana ou rien. Faire couple avec une femme, dans une altérité minimale, il ne peut y accéder.
Il refuse de quitter père et mère, leur protection absolue, leur perfection idéale, dans le mirage d’un nirvana inatteignable, Au-delà du principe de plaisir[8], stricte définition de la pulsion de mort selon Freud, pulsion de repos, de sommeil, d’apaisement des pulsions, un besoin de garantie, la quête « d’un plaisir éternel dans une vie éternelle ». Il sera incapable d’aller pour lui11, de s’éloigner de son pays, de son lieu natal et de la maison paternelle. Il n’y aura pas pour lui de terre promise puisqu’il n’a jamais pu la quitter.
[1] LM Formentin, Oblomov Théâtre d’après le roman d’Yvan Gontcharov, Editions de l’arsenal. 2 Ivan Alexandrovitch GONTCHAROV, Oblomov, Paris, Gallimard, page 15
[2] Donald W. Winnicott, La Haine dans le contre-transfert, Payot, Paris.
[3] J.B. Pontalis, L’homme immobile.
[4] Ivan Gontcharov, Oblomov, Paris, Gallimard (coll. « Folio »).
[5] Sigmund Freud (1914), Pour introduire le narcissisme. 7 Sigmund Freud (1926), L’avenir d’une illusion.
[6] Ivan Gontcharov, Oblomov, Paris, Gallimard (coll. « Folio »).
[7] https://www.sefarim.fr/ Genèse 2,24.
[8] Sigmund Freud (1920), Au-delà du principe du plaisir 11 https://www.sefarim.fr/ Genèse 12,1.


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