Avec cette pièce d’anticipation, entre drame fantastique et comédie sociale, Marius von Mayenburg, auteur majeur du théâtre contemporain également dramaturge pour Thomas Ostermeier et la Schaubühne de Berlin, interroge notre rapport intime au conformisme.
Rencontre avec le metteur en scène à l’issue de la représentation animée par David Rofé-Sarfati.
Le moche sur Youtube
Le Moche est une comédie noire et décalée qui nous embarque dans un univers comique glaçant où le rire devient pernicieux.
Dans un monde dans lequel l’apparence prime, se dessine le drame de Lette, ingénieur dont l’esprit éclatant est terni par l’esthétisme cruel de sa réalité. Sa vie, promesse d’un éclat radieux, se mue en abîme lorsque son directeur, tel un tyran de la superficialité, lui annonce que ce n’est point lui, mais son assistant aux traits plus avenants qui présentera son œuvre. Ô comédie noire, où le rire s’avère l’ennemi insidieux, cette farce tragique révèle, sous le masque du grotesque, l’uniformité dévastatrice d’un monde asservi à l’obsession de l’apparence.
Lette, cet homme au cœur vibrant, apprend avec horreur que son visage, déchu aux cotes de la laideur, n’est pas seulement une ombre sur son âme, mais un obstacle à son ascension. Sa douce complice, sa femme, n’est qu’un écho des cruelles vérités : son visage, tel un fléau, est jugé « catastrophique ». Dans un élan désespéré, il cède aux sirènes de la chirurgie, espérant que la beauté le délivrera des fers de la méprisante normalité.
Or, émergent de l’opération, ses traits, maintenant parés d’une beauté irrésistible, attirent sur lui la lumière étincelante de la gloire, mais à quel prix ! Tel un noviciat dans un convent d’excès, Lette découvre, au détour de son sex-appeal, les ardeurs d’une décadence silencieuse, flirtant avec les abîmes de la débauche. Son visage se transforme en marchandise, en un clone façonné par les manipulations d’un chirurgien habile, et peu à peu, son reflet tant convoité lui échappe, s’extériorisant au gré du marché insatiable.
Cette pièce, écho puissant d’un monde dominé par le capitalisme vorace, dissèque l’ambivalence entre richesse et beauté, révélant le sinistre projet d’uniformisation imposé par des normes calibrées par les algorithmes. À travers cette mise en lumière des narcissismes désenchantés, nous discernons la tragédie de la solitude, où le miroir réflète non plus un visage, mais l’absurdité d’un moi dénué d’autrui.
Ainsi, dans ce théâtre de l’absurdité, Lette, héros malgré lui, s’arrache à son innocence, emporté par les chutes vertigineuses d’une société où la beauté et la performance sont les seuls dieux vénérés. En résonance avec notre époque, cette fable moderne interroge nos identités, nos normes, et les relations humaines, se posant comme un cri dans le tumulte des illusions contemporaines.
Le metteur en scène Aurélien Hamard-Padis connaît bien la Troupe, dont il est un collaborateur fidèle depuis son passage par l’Académie de la Comédie-Française. Il relève avec elle le défi de cette pièce où le vif enchaînement des situations sidère les personnages eux-mêmes, joue sur notre propre perception des limites du beau et du laid, de la raison et de la folie, et nous conduit avec un humour noir jusqu’à l’étourdissante et dangereuse confusion entre soi-même et l’autre.
Les places sont contingentées pour le collectif. Le spectacle affiche complet sur le site de la Comédie-Française, merci de réserver dès aujourd’hui.


Laisser un commentaire