Jean-Paul Tribout propose un Marivaux au plus près du fameux substantif inventé pour l’auteur du 18ᵉ siècle : le marivaudage. Merci à lui !
Après le règne autoritaire de Louis XIV, la Régence marque un assouplissement des mœurs et une effervescence intellectuelle. Mais cette liberté nouvelle ne profite pas à tous. Créée en 1723, La Double Inconstance de Marivaux illustre avec finesse cette mutation sociale, mettant en scène les jeux du pouvoir et du sentiment dans une société en pleine transition.

L’intrigue en quelques mots : Silvia, une jeune paysanne, est enlevée et retenue dans le palais du prince, épris d’elle. Mais son cœur appartient à Arlequin, un séduisant villageois. Chargée de briser cette idylle, Flaminia, conseillère du prince, manœuvre habilement avec l’aide de Trivelin (interprété avec brio par Jean-Paul Tribout). Tandis que ce dernier échoue, Flaminia parvient à gagner la confiance de Silvia, qui lui confie son trouble : bien qu’amoureuse d’Arlequin, elle ressent une attirance pour un mystérieux officier du palais, qui n’est autre que le prince déguisé. Pendant ce temps, sous l’effet d’autres stratagèmes et jeux d’influence, Arlequin tombe sous le charme de Flaminia. Lorsque le prince révèle enfin son identité, l’histoire s’achève sur deux mariages… fondés sur l’amour.

Je ne sais où je suis !
Chez Marivaux, point de violence ni de crimes. L’ordre s’impose, mais toujours avec le consentement des personnages. L’intrigue repose sur un jeu subtil de persuasion, où chacun manœuvre pour détourner l’autre de ses amours premières et transformer un rival en allié.
La Double Inconstance met en lumière avec finesse les jeux de pouvoir, les flatteries sans scrupules et les manœuvres les plus machiavéliques des intrigues de cour. Au cœur de cette comédie de manipulation, Flaminia, véritable maîtresse du temps et des événements, est incarnée avec brio par la magnétique Maryline Fontaine. Il suffit de l’entendre, pétrie de mauvaise foi, quitter la scène en lançant, troublée : “Je ne sais où je suis.”
Car on l’aura compris : elle sait parfaitement où elle est. Tout est du même acabit.

Le marivaudage dans le texte
Dans un décor d’une redoutable efficacité, faussement désuet, évoquant une rediffusion télévisée des années 70, l’univers de La Double Inconstance prend vie avec une esthétique soignée, des costumes raffinés et une bande-son parfaitement ajustée. La mise en scène, dans une version resserrée du texte, sublime la langue de Marivaux, éclatante d’humour et de finesse. Rarement la tension comique n’a été aussi bien restituée.
Thomas Sagols, en Arlequin, est tout simplement hilarant : chacune de ses répliques déclenche l’hilarité, et son “Je veux aller en exil, moi” est un pur moment de comédie. Baptiste Bordet campe un prince irrésistible, tandis qu’Emma Gamet marque les esprits avec une Sylvia inoubliable. Quant à Agathe Quelquejay, elle rayonne dans une extravagance savoureuse.

La troupe enflamme la scène et captive le public, insufflant à la pièce une sensualité subtile qui sied à l’esprit marivaudien. Entre éclats de rire, interprétations magistrales et la splendeur d’un texte intemporel, cette mise en scène est une véritable célébration du théâtre. Un enchantement absolu !
La double inconstance de Marivaux
Metteur en scène : Jean-Paul Tribout
avec Baptiste Bordet, Marilyne Fontaine, Emma Gamet, Agathe Quelquejay, Thomas Sagols, Xavier Simonin, Jean-Paul Tribout. Visuel Affiche. Crédit photo Lot. vu le 3 juin 2024 à l’Essaion Avignon.



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