Crée le 18 juin 1996, la pièce fête cette année sa 1350e représentation. Autant redire qu’elle est incontournable !
Le 29 septembre 1941, Zweig écrit à son ex-femme: « J’ai commencé une petite nouvelle sur les échecs, inspirée par un manuel que j’ai acheté pour meubler ma solitude, et je rejoue quotidiennement les parties des grands maîtres ». Il est alors au Brésil avec sa seconde femme, celle-ci avec qui il va se suicider le 22 février 1942. Le joueur d’échecs sera sa dernière nouvelle. Elle ne sera publiée qu’après sa mort.
André Salzet se saisit de la nouvelle de Zweig dans un seul en scène exigeant et périlleux où sont interrogées les modalités des résistances intimes et de l’abandon de soi.
Un narrateur assiste lors d’un voyage en transatlantique à la rencontre de Czentovic et de Monsieur B. Il nous raconte : Czentovic fut un orphelin élevé par le curé du village. Jeune, il est un garçon taciturne qui ne parvient pas à apprendre ce qu’on lui enseigne. Un soir, on lui propose pour le moquer d’achever une partie d’échecs. Il accepte et, surprise, bat son adversaire. Il est alors instruit au jeu par les meilleurs professeurs et devient champion du monde sans se départir de son caractère froid et rustre.
André Salzet est le narrateur et nous empoigne. Il est aussi un Czentovic convaincant.
Monsieur B, l’inconnu, fut notaire en Autriche. Il dissimule longtemps de fortes sommes aux nazis et finit par être emprisonné. Sans aucun contact avec le monde extérieur, il est soumis aux interrogatoires de la Gestapo. Un jour, alors qu’il attend son interrogatoire, il aperçoit, dans une veste pendue à une patère, un livre. Il s’en empare, espérant enfin vaincre par la lecture la solitude et la folie qui le guette. Par malheur, c’est une méthode d’échec. Sans échiquier ni pièces, il parvient toutefois avec des morceaux de mie de pain à se familiariser avec les finesses du jeu. Après quelques mois, l’attrait des 150 parties du livre disparaît. Il doit essayer autre chose : jouer des parties contre lui-même, avec comme principale difficulté de parvenir à faire abstraction des tactiques envisagées de part et d’autre de son échiquier virtuel. Il s’entraîne à plonger dans une sorte de clivage. Il y parvient, mais l’expérience tourne mal, son esprit dédoublé perd pied. Il ne parvient plus à se penser. Il perdra connaissance.
Salzet est génial dans cette proposition de ce personnage enthousiaste avant d’être déçu puis déclinant par son dédoublement volontaire dans la folie. La scène de l’égarement est remarquable.
Extrait : Comment s’imaginer un homme doué d’intelligence, qui puisse, sans devenir fou, et pendant dix, vingt, trente, quarante ans, tendre de toute la force de sa pensée vers ce but ridicule : acculer un roi de bois dans l’angle d’une planchette !
À bord du navire, les deux hommes s’affrontent. Une première partie et Czentovic capitule. Monsieur B ne résiste pas à la tentation d’une deuxième partie et là, il perd pied à nouveau et se retire piteux et confus.
– Dommage, dit Czentovic, magnanime. L’offensive n’allait pas si mal. Pour un dilettante, ce monsieur est en fait remarquablement doué.
Dommage ! Rideau ! Tonnerre applaudissements.
Auteur : Stefan Zweig
Artistes : André Salzet
Metteur en scène : Yves Kerboul
vu en février 2016 au Lucernaire Paris


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