Dans Ce qui reste d’un amour, Carlotta Clerici, auteur et metteuse en scène, signe une œuvre aussi fine que douloureuse, consacrée à la rupture amoureuse et à la survivance des sentiments.
Thomas Le Douarec, qu’on a admiré dans Le Portrait de Dorian Gray et Le Misanthrope, retrouve ici la scène aux côtés de Caroline Devismes, dans un huis clos d’une profonde intensité où deux anciens amants rejouent les scènes d’un amour qui ne veut pas mourir.
Alice, actrice, débarque à 3 heures du matin chez Hugo, musicien, un an après leur séparation. Un prétexte : récupérer les boucles d’oreilles de sa grand-mère qu’elle ira chercher dans la boite aux objets trouvés, vaste cimetière des amours de passage. Mais la vérité est ailleurs : « Pourquoi c’est fini ? », demande-t-elle, éperdue. Elle dit vouloir « retrouver la lumière », elle qui a failli mourir. Lui, trop prudent, n’a su répondre à son besoin d’absolu, de se donner corps et âme. L’intimité de leurs retrouvailles repose cette question taraudante : le désir est-il bien encore vivant, intact entre eux ? Ou bien n’est-ce qu’une tentative désespérée de mettre des mots sur l’impossible séparation afin de pouvoir commencer le travail de deuil. ?
Un an plus tard, renversement, c’est Hugo qui revient frapper à la porte. La pièce se construit comme un diptyque, inversant les perspectives. Ce retournement révèle la circularité cruelle de l’amour inachevé. Ces retrouvailles sans fin, ces séparations impossibles… Y a-t-il une échappée hors de cette répétition ?
Le spectateur assiste à une sorte de jeu de la vérité, où l’on tente de nommer l’arrachement, l’amputation quand on a été « un », de survivre à l’éloignement, de faire parler le manque. Pour Hugo, depuis cette rupture, aucune femme n’a su combler le vide. Pour Alice, l’amour devait construire : une maison, vingt pieds de rosiers, du réel. Elle choisira finalement un autre, qu’elle aimera peut-être moins, mais avec qui la vie sera possible. Lui était l’amour fou, la passion ; elle sera désormais femme castor. Pour Hugo, elle n’avait qu’une place de bagage à main.
Au cœur du texte, une idée obsédante : pour ne pas sombrer, il faut qu’il reste quelque chose. Une trace. Un objet. Un reste tangible. Les boucles d’oreilles de la grand -mère qu’on a fait mine d’oublier pour marquer son territoire, les habitudes de l’autre qui continuent d’infuser notre quotidien, ses gestes, sa musique. Sans cette matérialité, cette concrétion, l’amour se transformerait en une aliénation sans sépulture. L’agonie serait interminable.
Quand on a fait qu’Un, pour se séparer, il faudrait pouvoir tailler à même la chair, au scalpel, comme une chirurgie à vif.
Le fil rouge de la pièce pourrait être l’aphorisme de Lavoisier : « Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme. » Dans la douleur, il s’agit moins de se libérer de l’autre que de lui donner une forme durable, de bâtir une trace infinie à la hauteur de cet amour.
La pièce n’aborde pas le thème du, si fréquent, retournement en haine, parfois indispensable pour maintenir la puissance et la force du lien, quand l’amitié serait de l’ordre du blasphème.
Avec une mise en scène sobre, des dialogues ciselés, une interprétation vibrante, Ce qui reste d’un amour bouleverse.
De Carlotta Clerici avec Caroline Devismes et Thomas le Douarec . du 5 au 26 juillet, 12h40 durée : 1h15 à l’ATELIER FLORENTIN (THÉÂTRE DE L’)

