Deux contes s’enchaînent dans un même souffle suspendu : Aoi et Hanjo, deux fragments du théâtre Nô revisités par la Compagnie Tamago avec une finesse troublante. Entre désir figé et attachement spectral, la scène devient le lieu d’un envoûtement lent et profond, une faille dans le temps où le mythe s’incarne dans l’ombre et le silence.
AOI – L’appel du démon
Le premier tableau, Aoi, flirte avec le surnaturel dans un hôpital presque hors du monde. Une femme, clouée au lit, semble s’évanouir dans le décor tandis que son mari, figure absente et culpabilisée, devient le point de convergence d’un passé qui refuse de s’éteindre. Chaque nuit, une étrangère entre dans la chambre. Fantôme ? Amante ? Double spectral ? L’ambiguïté est reine.
La mise en scène choisit le clair-obscur comme langage : la cloche du temple, les gestes suspendus, le fauteuil, le téléphone à fil et cet escalier en bois tourné, qui semble relier deux mondes, composent un décor à la lisière du rêve et du cauchemar. La tension monte, presque imperceptiblement, jusqu’à ce que le désir rejaillisse, dans une danse étouffée entre passé et présent.
Les costumes, somptueux et déstabilisants, accompagnent la métamorphose du personnage féminin, créature de la nuit qui se glisse avec souplesse dans le trouble du mari. C’est moins une histoire qu’un vertige, une incantation théâtrale qui tient davantage du rite que du récit.
HANJO – Le désir suspendu
Avec Hanjo, le décor glisse vers une gare imaginaire, lieu de l’attente infinie. Une femme, modèle d’artiste, y rejoue chaque jour le souvenir d’un homme croisé jadis. Il lui avait laissé son éventail – promesse ou abandon ? Lorsqu’il revient enfin, elle ne le reconnaît pas. Ou ne veut pas.
Ici, le réel se heurte au fantasme. La metteuse en scène orchestre cette tension avec une précision délicate : chaque geste, chaque silence, chaque regard est pesé, suspendu. L’artiste, figure de contrôle, impose à son modèle un cadre d’attente presque religieux. Elle peint, elle regarde, elle façonne. Et pourtant, c’est bien la jeune femme qui détient le pouvoir ultime : celui de désirer ailleurs.
L’éventail, objet emblématique de la tradition japonaise, devient l’élément central de la dramaturgie : accessoire de reconnaissance, de possession, de pouvoir. Il régit les rapports entre les personnages avec la légèreté menaçante d’un symbole ancien. Un simple geste suffit à faire basculer les certitudes. Les cris soudains, les regards qui fuient, les silences appuyés créent une tension constante, un jeu de surfaces fragiles sur fond d’abîme émotionnel.
Un théâtre entre les mondes
Avec Contes (No), la Compagnie Tamago réussit une adaptation exigeante et envoûtante de deux chefs-d’œuvre du théâtre japonais. On y retrouve l’influence de Yukio Mishima, qui modernisait le Nô sans en trahir l’essence, mais aussi la sensibilité de Marguerite Yourcenar, dont l’écriture transcende les époques.
Le spectacle, à mi-chemin entre chorégraphie mentale et fable symboliste, explore l’espace de l’attente, du non-dit, de la présence absente. Les décors subtils et les costumes puissamment évocateurs plongent le spectateur dans un état de flottement, à la fois déroutant et fascinant.
On sort de la salle comme d’un rêve éveillé, ébloui par la beauté trouble de ces amours impossibles, capturées entre les plis d’un éventail et l’écho d’une cloche.
Contes (No) issus de la mythologie japonaise.Auteurs : Yukio Mishima, Marguerite Yourcenar. Compagnie Tamago – Mise en scène : A No Amours, vu le 14 juillet 2025, visuel affiche

