Sur la scène nue et sombre, une violoncelliste et une danseuse, deux femmes seules, incarnent la fureur du monde. Léviathan, spectacle d’une intensité rare, nous entraîne dans les profondeurs de l’irrationnel, là où la guerre intime rejoint les crimes de masse, où les cris tus résonnent enfin.
Le titre, tiré de la figure biblique du monstre marin, est ici évocateur d’une violence tentaculaire, insaisissable, et pourtant bien réelle. Le spectacle ne raconte pas une histoire : il déploie un cri, une tension, un combat. Il convoque Cassandre, prophétesse vouée à ne pas être crue, pour mieux nous tendre un miroir : notre monde sait, mais ne veut pas voir. La guerre de Troie, le génocide rwandais, la destruction de l’intime – tout cela fusionne en un seul et même geste artistique. C’est un rituel de lucidité.
La mise en scène, toute en majesté contenue, laisse vibrer le silence autant que les sons. Les deux artistes – l’une au violoncelle, l’autre mêlant parole et mouvement – livrent une performance bouleversante. Leur complicité charnelle, leur colère maîtrisée, font jaillir une poésie brutale. Les sons du violoncelle se déchirent, crissent, explosent – comme les cris d’un monde à bout de souffle. Le corps se convulse, la chevelure se dénoue, et l’espace scénique devient un champ de bataille sensoriel.
Il ne s’agit pas ici d’un spectacle didactique. Léviathan ne donne pas de leçon : il bouscule, il interroge. Il fait vaciller nos certitudes, ravive nos malaises face à l’actualité brûlante des conflits ignorés. C’est une réflexion viscérale, une expérience qui passe autant par la chair que par l’esprit.
Le théâtre, parfois, se fait acte politique sans discours. Léviathan est de ces œuvres rares qui n’expliquent rien mais font tout ressentir. On en ressort secoué, fasciné, avec en tête une question suspendue : que faire de cette violence que nous portons et que nous taisons ?
Un spectacle fabuleux, au sens fort du terme – une fable incarnée, nécessaire, inoubliable.
Succès Avignon 2024
De Gwendoline Destremau
équipe artistique
Gwendoline Destremau – Mise en scène
Ariane Issartel – Interprétation
Clara Koskas – Interprétation
Titiane Barthel – Création lumière
Audric Reynaud – Régie
Claire Fayel – Costumes
Marion Détienne – Diffusion
Vu le 15 juillet 2025 a l’Artephile


