Un homme meurt pour avoir bu une canette de bière dans un supermarché. Pas une métaphore, pas une exagération : c’est le point de départ brutal et glaçant de Ce que j’appelle oubli, tiré du texte de Laurent Mauvignier. Sur scène, un seul comédien, Luc Schiltz, et un musicien discret, presque fantomatique, dans la pénombre. Une scénographie minimale mais d’une puissance redoutable : les lames de plastique transparentes, semblables à celles séparant réserve et rayons en grande surface, deviennent un mur de silence, un rideau de violence, un miroir de notre aveuglement.
Luc Schiltz incarne cette parole unique, continue, haletante. Il ne joue pas un rôle, il devient le souffle même du récit. Ce monologue dense, tendu, suit une chronologie éclatée, entre souvenirs, supputations, projections. Il donne voix à un mort sans défense, un « pauvre gars » qui n’a pas résisté, qui n’a pas crié, qui n’a pas cherché à fuir. Un homme sans prénom, sans histoire, que quatre vigiles – eux aussi sans nom – ont roué de coups jusqu’à ce que mort s’ensuive. Pour un vol dérisoire. Pour une canette de bière.
Mais derrière ce fait divers, Mauvignier interroge bien plus que la brutalité. Le texte questionne la mécanique collective de la haine, les frustrations muettes, les vies ratées et les petites vengeances quotidiennes qui explosent dans un moment d’excès. Ces quatre hommes, devenus meurtriers sans vraiment savoir pourquoi, se dérobent au procès. Ils s’accusent à demi, s’excusent à peine : « Il était déjà mal en point… », « C’est toi qui as commencé… ». Et puis, plus rien. Le silence des coupables.
Ce que le texte parvient à révéler avec une acuité redoutable, c’est « l’après » : le vide laissé par la mort de cet homme ; la honte, la douleur, les cicatrices invisibles chez ceux qui restent.
Le frère qui doit reconnaître le corps. Le père boucher. Les enfants des tueurs. Leurs femmes. Comment vivent-ils après ça ? Comment nommer ce qu’ils portent désormais ? Survivre à la honte ? Se tuer pour ne pas porter la faute ? Oublier pour continuer ?
Luc Schiltz porte cette parole avec une intensité rare. Sa performance est un choc, une tension constante entre empathie et sidération. Il est à la fois narrateur, témoin, conscience, douleur. Le rythme du texte – sans respiration, sans ponctuation – est une lame qui ne cesse de trancher.
La mise en scène, austère mais intelligente, joue avec les reflets, les transparences, les zones d’ombre. Elle laisse place à l’imaginaire, à la violence que l’on ne montre pas mais que l’on ressent dans chaque mot, chaque silence. Le musicien, discret, accompagne cette descente aux enfers avec retenue, comme s’il témoignait lui aussi, à distance.
Ce que j’appelle oubli est un spectacle magistral, nécessaire. Il n’a pas besoin d’effets, de pathos, ni d’accusations. Il nous place face à l’impensable, face à ce que nous laissons parfois advenir dans l’indifférence ou la banalité. Il interroge notre responsabilité, notre humanité. Ce que, peut-être justement, nous ne devons pas oublier.
De Laurent Mauvignier
équipe artistique
Sophie Langevin – Mise en scène
Luc Schiltz – Interprétation
Jorge De Moura – Musique
Jef Metten – Création lumière
Jonathan Christoph, Emanuela Iacopini et Youness Anzane – Collaboration artistique
Sophie Van Den Keybus – Scénographie
Rébiha Djafar – Administration

