Au Théâtre 14 dont il est le directeur, Mathieu Touzé présente un diptyque autour de l’œuvre de Philippe Besson. Deux spectacles, dix ans d’écart, une même obsession : dire ce que le silence écrase, ce que la honte a enterré. Un événement théâtral d’une rare cohérence, porté par une intelligence à la fois dramatique, littéraire, psychanalytique et profondément humaine.
Dix ans. Une décennie entière.
C’est le temps qu’il aura fallu à Mathieu Touzé pour revenir à Philippe Besson — ou plutôt pour comprendre qu’il ne l’avait jamais vraiment quitté. Un garçon d’Italie naît en 2016, récompensé au Festival Rideau Rouge. Dix ans plus tard, en mars 2026, il reprend ce premier spectacle au Théâtre 14 et le fait dialoguer avec Vous parler de mon fils, création toute fraîche adaptée du dernier roman de Besson paru en 2025. Car Touzé a acquis la conscience que ces deux textes racontent la même chose : la violence sourde que l’on fait aux êtres qui aiment différemment, et le prix que cette violence leur coûte. Et nous coûte.
Présenter les deux spectacles consécutivement dans la même salle constitue un geste dramaturgique unique.
Florence, l’Arno, et un corps retrouvé
Un garçon d’Italie commence comme un thriller. Sur les rives de l’Arno, à Florence, le corps de Luca est retrouvé. Noyé. Meurtre ? Suicide ? Accident ? Très vite, Mathieu Touzé déjoue l’horizon d’attente du genre policier pour plonger dans quelque chose de beaucoup plus vertigineux : l’enquête sur une vie. Trois voix se croisent sur le plateau — Luca le mort, Anna la compagne, Leo l’amant secret — et chacune recompose à sa façon une vérité qu’aucune ne détient seule.
Cette structure à trois voix n’est pas un procédé narratif parmi d’autres. C’est une forme qui porte une blessure, celle en particulier du ratage. C’est aussi une histoire qu’on ne peut pas raconter d’un seul souffle. L’amour de Luca pour Leo ne peut s’énoncer que en prenant soin de fragmenter le récit. La forme contient l’étau du mal à dire.
Dans un décor d’une sobriété absolue, les trois acteurs — Mathieu Touzé, Yuming Hey et Chloé Angevin — portent cette parole avec une précision qui confine à l’orfèvrerie. Touzé a su construire un espace où l’émotion naît des silences, des regards qui s’évitent, des césures. Yuming Hey, présent depuis la création originale de 2016 et depuis devenu l’une des figures les plus habitées du théâtre français contemporain — nommé aux Molières pour Les Bonnes, choisi par Thomas Jolly pour incarner l’amour lors de la cérémonie d’ouverture des Jeux Olympiques — incarne Leo avec une densité qui laisse sans voix.
Un garçon d’Italie, c’est un spectacle sur l’amour et sur la réclusion. Sur ce que l’on s’interdit d’aimer, et sur le coût intérieur de cette interdiction. Luca aime deux personnes, refuse de choisir, et cette impossibilité du choix — qui n’est pas de la lâcheté mais de la terreur — le conduit doucement, inexorablement, vers la perte d’équilibre. Perdre l’équlibre…
Le père, le fils, l’irréparable
Dix ans plus tard, Vous parler de mon fils est un autre type de coup. Plus direct. Plus frontal. Un seul homme sur scène , un père qui parle. Qui raconte les semaines, les jours, les heures avant que son fils Hugo ne se donne la mort. Un père qui cherche dans ses souvenirs ce qu’il n’a pas vu. Ce qu’il a refusé de voir.
Le dispositif est nu jusqu’à l’os. Pas de distanciation possible. Le face-à-face avec le public est immédiat, presque insoutenable par moments. Touzé incarne ce père avec une justesse qui tient de l’exploit : il ne joue pas la douleur, il la traverse. Chaque mot se hurle en silence, un silence sous le sceau du « trop tard« .
Ce qui rend Vous parler de mon fils remarquable, c’est précisément ce que la mise en scène refuse de faire : illustrer, démontrer, accuser frontalement. Touzé comprend que le texte de Besson n’est pas un pamphlet, même s’il parle d’homophobie, de harcèlement, de violence ordinaire. C’est d’abord un texte sur l’aveuglement, sur la façon dont on peut aimer profondément quelqu’un et ne pas voir sa détresse parce qu’on lui a, sans le savoir, appris à la cacher.
Là où le littéraire rejoint le psychanalytique
Ce qui distingue fondamentalement le travail de Mathieu Touzé sur ces deux textes, c’est la qualité d’écoute respectueuse qu’il sait apporter à l’œuvre de Besson. Une écoute qui emprunte quelque chose à la clinique et qui laisse venir les signaux faibles, les symptômes discrets, les formations de compromis. Qui donne à entrevoir le chaos caché sous toute parole.
Luca et Hugo meurent de l’homophobie qu’ils ont intériorisée, digérée, transformée en condition d’existence. Leur faux self, ce dédoublement qui impose un visage acceptable d’un côté, et un désir secret de l’autre veut être un mécanisme de survie. Mais cet aménagement doublé d’un impératif identitaire finira par les tuer.
L’espérance, malgré tout
Ce serait trahir ces deux spectacles que de les réduire à leur noirceur. Car ce qui les traverse également, c’est une forme obstinée d’espérance. L’espérance que la parole répétée, sans cesse, peut distraire le silence. Raconter (toujours mal, toujours imparfaitement) reste un acte vital.
Un garçon d’Italie et Vous parler de mon fils sont deux spectacles nécessaires. Nécessaires parce qu’ils parlent de ce que l’on tait encore trop souvent. Nécessaires parce qu’ils nous transforment.
Un garçon d’Italie et Vous parler de mon fils, d’après Philippe Besson. Adaptation et mise en scène Mathieu Touzé. Avec Mathieu Touzé, Yuming Hey, Chloé Angevin. Théâtre 14, 20 avenue Marc Sangnier, Paris 14e. Du 3 au 29 mars 2026. Réservations : theatre14.mapado.com / 01 45 45 49 77


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