Il est des spectacles qui saisissent dès la première seconde. Une peau plus loin, porté par le texte et l’interprétation magistrale de Sabrina Chezeau, est de ceux-là. L’émotion y circule à chaque instant, servie par une présence scénique saisissante et une partition textuelle d’une rare justesse.
Un hymne à la jeunesse et au vivant qui mêle récit, slam et musique.
Seule en scène (ou presque), Chezeau incarne une galerie de personnages avec une virtuosité qui laisse pantois. Victor, adolescent à fleur de peau ; Éric, père brutal ; une mère absente à force de résignation ; Lola, petite sœur espiègle ; Lucky, jardinier lunaire et marginal… mais aussi des professeurs, des élèves, des figures tutélaires. Chacun prend corps, voix, souffle. Lucky claudique, madame Labiche rayonne de douceur, Lola pépie avec ses quatre ans, et Victor vit, crépite, se cogne au réel. Le tout accompagné d’un musicien discret et fabuleux, passant de l’accordéon à la clarinette avec une fluidité qui soutient sans alourdir.
Victor étouffe dans une maison sans joie, un père rabaissant, une mère éteinte, une école parfois cruelle. Pourtant, dans cette grisaille, quelques figures agissent comme des bouées de sauvetage : Aminata, l’amie fidèle et forte ; Lucky, l’adulte bancal, mais bienveillant. Grâce à eux, Victor tient — un temps. Car dès l’ouverture, il est au bord du vide, sur une terrasse, prêt à basculer. Le spectacle revient alors en arrière, pour raconter les jours, les mots, les silences qui précèdent ce geste désespéré.
Mais Une peau plus loin ne s’enferme pas dans le drame psychologique. Il puise dans une veine plus profonde, presque mythologique. Dans les entrailles du jardin de Lucky, Victor rencontre une voix de femme, sorte de passeuse entre les vivants et les morts. Une séquence onirique, subtilement inspirée de La porte des Enfers de Laurent Gaudé, qui inscrit l’histoire dans une dimension transgénérationnelle. Pour que Victor puisse renaître, il lui faut déposer le poids hérité des voix passées.
Le texte est d’une grande richesse : il saisit les nuances, évite les caricatures, trouve même du rire dans l’étroitesse du monde de Victor. Il y a du souffle, du rythme, et une langue habitée, poétique. Victor est aussi slameur, et ses mots disent le désarroi autant que la force créative qui le traverse.
La mise en scène, sobre, laisse toute la place à l’imaginaire. À chaque instant, les personnages sont là, tangibles, incarnés. Le spectateur est entraîné dans les méandres de l’adolescence, entre colère, incompréhension et désir d’être aimé. On en sort remué, ému, et peut-être un peu transformé.
Chapeau bas à Sabrina Chezeau pour ce seul-en-scène pluriel, généreux, bouleversant. Un théâtre qui respire, questionne, et … nous touche une peau plus loin.
Texte et interprétation : Sabrina Chezeau. Mise en musique : accordéon, clarinette – musicien en scène.
Carmela Acuyo – Mise en scène
Luigi Rignanèse – Mise en scène
Sabrina Chézeau – Interprétation
Guilhem Verger – Musique
Dominique Declercq – Diffusion
Mathieu Maisonneuve – Lumière
Vu le 17 juillet Visuel affiche

